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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

considérable d'étude. Telle est encore l'origine de la Politique, espece de morale d'un genre particulier &
supérieur, à laquelle les principes de la morale ordinaire ne peuvent quelquefois s'accommoder qu'avec

beaucoup de finesse, & qui pénétrant dans les ressorts principaux du gouvernement des Etats, démêle ce

qui peut les conserver, les affoiblir ou les détruire. Etude peut-être la plus difficile de toutes, par les

connoissances profondes des peuples & des hommes qu'elle exige, & par l'étendue & la variété des talens

qu'elle suppose ; sur-tout quand le Politique ne veut point oublier que la loi naturelle, antérieure à toutes

les conventions particulieres, est aussi la premiere loi des Peuples, & que pour être homme d'Etat on ne

doit point cesser d'être homme.

Voilà les branches principales de cette partie de la connoissance humaine, qui consiste ou dans les idées
directes que nous avons reçûes par les sens, ou dans la combinaison & la comparaison de ces idées ;

combinaison qu'en général on appelle Philosophie. Ces branches se subdivisent en une infinité

d'autres dont l'énumération seroit immense, & appartient plus à cet Ouvrage même qu'à sa Préface.

La premiere opération de la réflexion consistant à rapprocher & à unir les notions directes, nous avons dû
commencer dans ce Discours par envisager la réflexion de ce côté-là, & parcourir les différentes sciences

qui en résultent. Mais les notions formées par la combinaison des idées primitives, ne sont pas les seules

dont notre esprit soit capable. Il est une autre espece de connoissances réfléchies, dont nous devons

maintenant parler. Elles consistent dans les idées que nous nous formons à nous-mêmes en imaginant &

en composant des êtres semblables à ceux qui sont l'objet de nos idées directes. C'est ce qu'on appelle

l'imitation de la Nature, si connue & si recommandée par les Anciens. Comme les idées directes qui nous

frappent le plus vivement, sont celles dont nous conservons le plus aisément le souvenir, ce sont aussi

celles que nous cherchons le plus à réveiller en nous par l'imitation de leurs objets. Si les objets agréables

nous frappent plus étant réels que simplement représentés, ce déchet d'agrément est en quelque maniere

compensé par celui qui résulte du plaisir de l'imitation. A l'égard des objets qui n'exciteroient étant réels

que des sentimens tristes ou tumultueux, leur imitation est plus agréable que les objets mêmes, parce

qu'elle nous place à cette juste distance, où nous éprouvons le plaisir de l'émotion sans en ressentir le

désordre. C'est dans cette imitation des objets capables d'exciter en nous des sentimens vifs ou agréables,

de quelque nature qu'ils soient, que consiste en général l'imitation de la belle Nature, sur laquelle tant

d'Auteurs ont écrit sans en donner d'idée nette ; soit parce que la belle Nature ne se démêle que par un

sentiment exquis, soit aussi parce que dans cette matiere les limites qui distinguent l'arbitraire du vrai ne

sont pas encore bien fixées, & laissent quelque espace libre à l'opinion.

A la tête des connoissances qui consistent dans l'imitation, doivent être placées la Peinture & la
Sculpture, parce que ce sont celles de toutes où l'imitation approche le plus des objets qu'elle représente,

& parle le plus directement aux sens. On peut y joindre cet art, né de la nécessité & perfectionné par le

luxe, l'Architecture, qui s'étant élevée par degrés des chaumieres au palais, n'est aux yeux du Philosophe,

si on peut parler ainsi, que le masque embelli d'un de nos plus grands besoins. L'imitation de la belle

Nature y est moins frappante & plus resserrée que dans les deux autres Arts dont nous venons de parler :

ceux-ci expriment indifféremment & sans restriction toutes les parties de la belle Nature, & la représente

telle qu'elle est, uniforme ou variée ; l'Architecture au contraire se borne à imiter par l'assemblage &

l'union des différens corps qu'elle employe, l'arrangement symmétrique que la nature observe plus ou

moins sensiblement dans chaque individu, & qui contraste si bien avec la belle variété du tout ensemble.

La Poësie qui vient après la Peinture & la Sculpture, & qui n'employe pour l'imitation que les mots
disposés suivant une harmonie agréable à l'oreille, parle plûtôt à l'imagination qu'aux sens ; elle lui

représente d'une maniere vive & touchante les objets qui composent cet Univers, & semble plûtôt les

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