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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

comme une des branches de la Logique. Eclairée par une Métaphysique fine & déliée, elle démêle les
nuances des idées, apprend à distinguer ces nuances par des signes différens, donne des regles pour faire

de ces signes l'usage le plus avantageux, découvre souvent par cet esprit philosophique qui remonte à la

source de tout, les raisons du choix bisarre en apparence, qui fait préférer un signe à un autre, & ne laisse

enfin à ce caprice national qu'on appelle usage, que ce qu'elle ne peut absolument lui ôter.

Les hommes en se communiquant leurs idées, cherchent aussi à se communiquer leurs passions. C'est par
l'éloquence qu'ils y parviennent. Faite pour parler au sentiment, comme la Logique & la Grammaire

parlent à l'esprit, elle impose silence à la raison même ; & les prodiges qu'elle opere souvent entre les

mains d'un seul sur toute une Nation, sont peut-être le témoignage le plus éclatant de la supériorité d'un

homme sur un autre. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'on ait crû suppléer par des regles à un talent si rare.

C'est à-peu-près comme si on eût voulu réduire le génie en préceptes. Celui qui a prétendu le premier

qu'on devoit les Orateurs à l'art, ou n'étoit pas du nombre, ou étoit bien ingrat envers la Nature. Elle seule

peut créer un homme éloquent ; les hommes sont le premier livre qu'il doive étudier pour réussir, les

grands modeles sont le second ; & tout ce que ces Ecrivains illustres nous ont laissé de philosophique &

de réfléchi sur le talent de l'Orateur, ne prouve que la difficulté de leur ressembler. Trop éclairés pour

prétendre ouvrir la carriere, ils ne vouloient sans doute qu'en marquer les écueils. A l'égard de ces

puérilités pédantesques qu'on a honorées du nom de Rhétorique, ou plûtôt qui n'ont servi qu'à rendre ce

nom ridicule, & qui sont à l'art oratoire ce que la Scholastique est à la vraie Philosophie, elles ne sont

propres qu'à donner de l'éloquence l'idée la plus fausse & la plus barbare. Cependant quoiqu'on

commence assez universellement à en reconnoître l'abus, la possession où elles sont depuis long-tems de

former une branche distinguée de la connoissance humaine, ne permet pas encore de les en bannir : pour

l'honneur de notre discernement, le tems en viendra peut-être un jour.

Ce n'est pas assez pour nous de vivre avec nos contemporains, & de les dominer. Animés par la curiosité
& par l'amour-propre, & cherchant par une avidité naturelle à embrasser à la fois le passé, le présent &

l'avenir, nous desirons en même tems de vivre avec ceux qui nous suivront, & d'avoir vêcu avec ceux qui

nous ont précédés. De-là l'origine & l'étude de l'Histoire, qui nous unissant aux siecles passés par le

spectacle de leurs vices & de leurs vertus, de leurs connoissances & de leurs erreurs, transmet les nôtres

aux siecles futurs. C'est là qu'on apprend à n'estimer les hommes que par le bien qu'ils font, & non par

l'appareil imposant qui les entoure : les Souverains, ces hommes assez malheureux pour que tout conspire

à leur cacher la vérité, peuvent eux-mêmes se juger d'avance à ce tribunal integre & terrible ; le

témoignage que rend l'Histoire à ceux de leurs prédécesseurs qui leur ressemblent, est l'image de ce que

la postérité dira d'eux.

La Chronologie & la Géographie sont les deux rejettons & les deux soûtiens de la science dont nous
parlons : l'une, pour ainsi dire, place les hommes dans le tems ; l'autre les distribue sur notre globe.

Toutes deux tirent un grand secours de l'histoire de la Terre & de celle des Cieux, c'est-à-dire des faits

historiques & des observations célestes ; & s'il étoit permis d'emprunter ici le langage des Poëtes, on

pourroit dire que la science des tems & celle des lieux sont filles de l'Astronomie & de l'Histoire.

Un des principaux fruits de l'étude des Empires & de leurs révolutions, est d'examiner comment les
hommes, séparés pour ainsi dire en plusieurs grandes familles, ont formé diverses sociétés ; comment ces

différentes sociétés ont donné naissance aux différentes especes de gouvernemens ; comment elles ont

cherché à se distinguer les unes des autres, tant par les lois qu'elles se sont données, que par les signes

particuliers que chacune a imaginés pour que ces membres communiquassent plus facilement entr'eux.

Telle est la source de cette diversité de langues & de lois, qui est devenue pour notre malheur un objet

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