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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

Cet art si précieux de mettre dans les idées l'enchaînement convenable, & de faciliter en conséquence le
passage de l'une à l'autre, fournit en quelque maniere le moyen de rapprocher jusqu'à un certain point les

hommes qui paroissent différer le plus. En effet, toutes nos connoissances se réduisent primitivement à

des sensations, qui sont à-peu-près les mêmes dans tous les hommes ; & l'art de combiner & de

rapprocher des idées directes, n'ajoûte proprement à ces mêmes idées qu'un arrangement plus ou moins

exact, & une énumération qui peut être rendue plus ou moins sensible aux autres. L'homme qui combine

aisément des idées ne differe guere de celui qui les combine avec peine, que comme celui qui juge tout

d'un coup d'un tableau en l'envisageant, differe de celui qui a besoin pour l'apprécier qu'on lui en fasse

observer successivement toutes les parties : l'un & l'autre en jettant un premier coup d'oeil, ont eu les

mêmes sensations, mais elles n'ont fait, pour ainsi dire, que glisser sur le second ; & il n'eût fallu que

l'arrêter & le fixer plus long-tems sur chacune, pour l'amener au même point où l'autre s'est trouvé tout

d'un coup. Par ce moyen, les idées réfléchies du premier seroient devenues aussi à portée du second, que

les idées directes. Ainsi il est peut-être vrai de dire qu'il n'y a presque point de science ou d'art dont on ne

pût à la rigueur, & avec une bonne Logique, instruire l'esprit le plus borné ; parce qu'il y en a peu dont les

propositions ou les regles ne puissent être réduites à des notions simples, & disposées entre elles dans un

ordre si immédiat que la chaîne ne se trouve nulle part interrompue. La lenteur plus ou moins grande des

opérations de l'esprit exige plus ou moins cette chaîne, & l'avantage des plus grands génies se réduit à en

avoir moins besoin que les autres, ou plûtôt à la former rapidement & presque sans s'en appercevoir.

La science de la communication des idées ne se borne pas à mettre de l'ordre dans les idées mêmes ; elle
doit apprendre encore à exprimer chaque idée de la maniere la plus nette qu'il est possible, & par

conséquent à perfectionner les signes qui sont destinés à la rendre : c'est aussi ce que les hommes ont fait

peu-à-peu. Les langues, nées avec les sociétés, n'ont sans doute été d'abord qu'une collection assez

bisarre de signes de toute espece, & les corps naturels qui tombent sous nos sens ont été en conséquence

les premiers objets que l'on ait désignés par des noms. Mais autant qu'il est permis d'en juger, les langues

dans cette premiere origine, destinées à l'usage le plus pressant, ont dû être fort imparfaites, peu

abondantes, & assujetties à bien peu de principes certains ; & les Arts ou les Sciences absolument

nécessaires pouvoient avoir fait beaucoup de progrès, lorsque les regles de la diction & du style étoient

encore à naître. La communication des idées ne souffroit pourtant guere de ce défaut de regles, & même

de la disette de mots ; ou plûtôt elle n'en souffroit qu'autant qu'il étoit nécessaire pour obliger chacun des

hommes à augmenter ses propres connoissances par un travail opiniâtre, sans trop se reposer sur les

autres. Une communication trop facile peut tenir quelquefois l'ame engourdie, & nuire aux efforts dont

elle seroit capable. Qu'on jette les yeux sur les prodiges des aveugles nés, & des sourds & muets de

naissance ; on verra ce que peuvent produire les ressorts de l'esprit, pour peu qu'ils soient vifs & mis en

action par les difficultés à vaincre.

Cependant la facilité de rendre & de recevoir des idées par un commerce mutuel, ayant aussi de son côté
des avantages incontestables, il n'est pas surprenant que les hommes ayent cherché de plus en plus à

augmenter cette facilité. Pour cela, ils ont commencé par réduire les signes aux mots, parce qu'ils sont,

pour ainsi dire, les symboles que l'on a le plus aisément sous la main. De plus, l'ordre de la génération

des mots a suivi l'ordre des opérations de l'esprit : après les individus on a nommé les qualités sensibles,

qui, sans exister par elles-mêmes, existent dans ces individus, & sont communes à plusieurs : peu-à-peu

l'on est enfin venu à ces termes abstraits, dont les uns servent à lier ensemble les idées, d'autres à

désigner les propriétés générales des corps, d'autres à exprimer des notions purement spirituelles. Tous

ces termes que les enfans sont si long-tems à apprendre, ont coûté sans doute encore plus de tems à

trouver. Enfin, réduisant l'usage des mots en préceptes, on a formé la Grammaire, que l'on peut regarder

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