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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

Chacun de ces états se reconnoîtroit dans celui qui en seroit immédiatement voisin ; mais dans un état
plus éloigné, on ne le démêleroit plus, quoiqu'il fût toûjours dépendant de ceux qui l'auroient précédé, &

destiné à transmettre les mêmes idées. On peut donc regarder l'enchaînement de plusieurs vérités

géométriques, comme des traductions plus ou moins différentes & plus ou moins compliquées de la

même proposition, & souvent de la même hypothèse. Ces traductions sont au reste fort avantageuses par

les divers usages qu'elles nous mettent à portée de faire du théorème qu'elles expriment ; usages plus ou

moins estimables à proportion de leur importance & de leur étendue. Mais en convenant du mérite réel de

la traduction mathématique d'une proposition, il faut reconnoître aussi que ce mérite réside

originairement dans la proposition même. C'est ce qui nous doit faire sentir combien nous sommes

redevables aux génies inventeurs, qui en découvrant quelqu'une de ces vérités fondamentales, source &,

pour ainsi dire, original d'un grand nombre d'autres, ont réellement enrichi la Géometrie, & étendu son

domaine.

Il en est de même des vérités physiques & des propriétés des corps dont nous appercevons la liaison.
Toutes ces propriétés bien rapprochées ne nous offrent, à proprement parler, qu'une connoissance simple

& unique. Si d'autres en plus grand nombre sont détachées pour nous, & forment des vérités différentes,

c'est à la foiblesse de nos lumieres que nous devons ce triste avantage ; & l'on peut dire que notre

abondance à cet égard est l'effet de notre indigence même. Les corps électriques dans lesquels on a

découvert tant de propriétés singulieres, mais qui ne paroissent pas tenir l'une à l'autre, sont peut-être en

un sens les corps les moins connus, parce qu'ils paroissent l'être davantage. Cette vertu qu'ils acquierent

étant frottés, d'attirer de petits corpuscules, & celle de produire dans les animaux une commotion

violente, sont deux choses pour nous ; c'en seroit une seule si nous pouvions remonter à la premiere

cause. L'Univers, pour qui sauroit l'embrasser d'un seul point de vûe, ne seroit, s'il est permis de le dire,

qu'un fait unique & une grande vérité.

Les différentes connoissances, tant utiles qu'agréables, dont nous avons parlé jusqu'ici, & dont nos
besoins ont été la premiere origine, ne sont pas les seules que l'on ait dû cultiver : Il en est d'autres qui

leur sont relatives, & auxquelles par cette raison les hommes se sont appliqués dans le même tems qu'ils

se livroient aux premieres. Aussi nous aurions en même tems parlé de toutes, si nous n'avions crû plus à

propos & plus conforme à l'ordre philosophique de ce Discours, d'envisager d'abord sans interruption

l'étude générale que les hommes ont faite des corps, parce que cette étude est celle par laquelle ils ont

commencé, quoique d'autres s'y soient bien-tôt jointes. Voici à-peu-près dans quel ordre ces dernieres ont

dû se succéder.

L'avantage que les hommes ont trouvé à étendre la sphère de leurs idées, soit par leurs propres efforts,
soit par le secours de leurs semblables, leur a fait penser qu'il seroit utile de réduire en art la maniere

même d'acquérir des connoissances, & celle de se communiquer réciproquement leurs propres pensées ;

cet Art a donc été trouvé & nommé Logique. Il enseigne à ranger les idées dans l'ordre le plus naturel, à

en former la chaîne la plus immédiate, à décomposer celles qui en renferment un trop grand nombre de

simples, à les envisager par toutes leurs faces, enfin à les présenter aux autres sous une forme qui les leur

rende faciles à saisir. C'est en cela que consiste cette science du raisonnement qu'on regarde avec raison

comme la clé de toutes nos connoissances. Cependant il ne faut pas croire qu'elle tienne le premier rang

dans l'ordre de l'invention. L'art de raisonner est un présent que la Nature fait d'elle-même aux bons

esprits ; & on peut dire que les livres qui en traitent ne sont guere utiles qu'à celui qui peut se passer

d'eux. On a fait un grand nombre de raisonnemens justes, long-tems avant que la Logique réduite en

principes apprît à démêler les mauvais, ou même à les pallier quelquefois par une forme subtile &

trompeuse.

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