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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

Mathématiques n'ont pas un objet également simple, aussi la certitude proprement dite, celle qui est
fondée sur des principes nécessairement vrais & évidens par eux-mêmes, n'appartient ni également ni de

la même maniere à toutes ces parties. Plusieurs d'entre elles, appuyées sur des principes physiques,

c'est-à-dire, sur des vérités d'expérience ou sur de simples hypothèses, n'ont, pour ainsi dire, qu'une

certitude d'expérience ou même de pure supposition. Il n'y a, pour parler exactement, que celles qui

traitent du calcul des grandeurs & des propriétés générales de l'étendue, c'est-à-dire, l'Algebre, la

Géometrie & la Méchanique, qu'on puisse regarder comme marquées au sceau de l'évidence. Encore y

a-t-il dans la lumiere que ces Sciences présentent à notre esprit, une espece de gradation, & pour ainsi

dire de nuance à observer. Plus l'objet qu'elles embrassent est étendu & considéré d'une maniere générale

& abstraite, plus aussi leurs principes sont exempts de nuages ; c'est par cette raison que la Géometrie est

plus simple que la Méchanique, & l'une & l'autre moins simples que l'Algebre. Ce paradoxe n'en sera

point un pour ceux qui ont étudié ces Sciences en Philosophes ; les notions les plus abstraites, celles que

le commun des hommes regarde comme les plus inaccessibles, sont souvent celles qui portent avec elles

une plus grande lumiere : l'obscurité s'empare de nos idées à mesure que nous examinons dans un objet

plus de propriétés sensibles. L'impénétrabilité, ajoûtée à l'idée de l'étendue, semble ne nous offrir qu'un

mystere de plus, la nature du mouvement est une énigme pour les Philosophes ; le principe métaphysique

des lois de la percussion ne leur est pas moins caché ; en un mot, plus ils approfondissent l'idée qu'ils se

forment de la matiere & des propriétés qui la représentent, plus cette idée s'obscurcit & paroît vouloir

leur échapper.

On ne peut donc s'empêcher de convenir que l'esprit n'est pas satisfait au même degré par toutes les
connoissances mathématiques : allons plus loin, & examinons sans prévention à quoi ces connoissances

se réduisent. Envisagées d'un premier coup d'oeil, elles sont sans doute en fort grand nombre, & même en

quelque sorte inépuisables : mais lorsqu'après les avoir accumulées, on en fait le dénombrement

philosophique, on s'apperçoit qu'on est en effet beaucoup moins riche qu'on ne croyoit l'être. Je ne parle

point ici du peu d'application & d'usage qu'on peut faire de plusieurs de ces vérités ; ce seroit peut-être un

argument assez foible contre elles ; je parle de ces vérités considérées en elles-mêmes. Qu'est-ce que la

plûpart de ces axiomes dont la Géometrie est si orgueilleuse, si ce n'est l'expression d'une même idée

simple par deux signes ou mots différens ? Celui qui dit que deux & deux font quatre, a-t-il une

connoissance de plus que celui qui se contenteroit de dire que deux & deux font deux & deux ? Les idées

de tout, de partie, de plus grand & de plus petit, ne sont-elles pas, à proprement parler, la même idée

simple & individuelle, puisqu'on ne sauroit avoir l'une sans que les autres se présentent toutes en même

tems ? Nous devons, comme l'ont observé quelques Philosophes, bien des erreurs à l'abus des mots ; c'est

peut-être à ce même abus que nous devons les axiomes. Je ne prétends point cependant en condamner

absolument l'usage, je veux seulement faire observer à quoi il se réduit ; c'est à nous rendre les idées

simples plus familieres par l'habitude, & plus propres aux différens usages auxquels nous pouvons les

appliquer. J'en dis à-peu-près autant, quoiqu'avec les restrictions convenables, des théorèmes

mathématiques. Considérés sans préjugé, ils se réduisent à un assez petit nombre de vérités primitives.

Qu'on examine une suite de propositions de Géométrie déduites les unes des autres, en sorte que deux

propositions voisines se touchent immédiatement & sans aucun intervalle, on s'appercevra qu'elles ne

sont toutes que la premiere proposition qui se défigure, pour ainsi dire, successivement & peu à peu dans

le passage d'une conséquence à la suivante, mais qui pourtant n'a point été réellement multipliée par cet

enchaînement, & n'a fait que recevoir différentes formes. C'est à-peu-près comme si on vouloit exprimer

cette proposition par le moyen d'une langue qui se seroit insensiblement dénaturée, & qu'on l'exprimât

successivement de diverses manieres qui représentassent les différens états par lesquels la langue a passé.

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