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Diderot et d'Alembert - Discours préliminaire de l'Encyclopédie

Il faut avouer pourtant que les Géometres abusent quelquefois de cette application de l'Algebre à la
Physique. Au défaut d'expériences propres à servir de base à leur calcul, ils se permettent des hypothèses

les plus commodes, à la vérité, qu'il leur est possible, mais souvent très-éloignées de ce qui est réellement

dans la Nature. On a voulu réduire en calcul jusqu'à l'art de guérir ; & le corps humain, cette machine si

compliquée, a été traité par nos Médecins algébristes comme le seroit la machine la plus simple ou la

plus facile à décomposer. C'est une chose singuliere de voir ces Auteurs résoudre d'un trait de plume des

problèmes d'Hydraulique & de Statique capables d'arrêter toute leur vie les plus grands Géometres. Pour

nous, plus sages ou plus timides, contentons-nous d'envisager la plûpart de ces calculs & de ces

suppositions vagues comme des jeux d'esprit auxquels la Nature n'est pas obligée de se soûmettre ; &

concluons que la seule vraie maniere de philosopher en Physique, consiste ou dans l'application de

l'analyse mathématique aux expériences, ou dans l'observation seule, éclairée par l'esprit de méthode,

aidée quelquefois par des conjectures lorsqu'elles peuvent fournir des vûes, mais séverement dégagée de

toute hypothèse arbitraire.

Arrêtons-nous un moment ici, & jettons les yeux sur l'espace que nous venons de parcourir. Nous y
remarquerons deux limites où se trouvent, pour ainsi dire, concentrées presque toutes les connoissances

certaines accordées à nos lumieres naturelles. L'une de ces limites, celle d'où nous sommes partis, est

l'idée de nous-mêmes, qui conduit à celle de l'Etre tout-puissant & de nos principaux devoirs. L'autre est

cette partie des Mathématiques qui a pour objet les propriétés générales des corps, de l'étendue & de la

grandeur. Entre ces deux termes est un intervalle immense, où l'Intelligence suprême semble avoir voulu

se jouer de la curiosité humaine, tant par les nuages qu'elle y a répandus sans nombre, que par quelques

traits de lumiere qui semblent s'échapper de distance en distance pour nous attirer. On pourroit comparer

l'Univers à certains ouvrages d'une obscurité sublime, dont les Auteurs en s'abaissant quelquefois à la

portée de celui qui les lit, cherchent à lui persuader qu'il entend tout à-peu-près. Heureux donc si nous

nous engageons dans ce labyrinthe, de ne point quitter la véritable route ; autrement les éclairs destinés à

nous y conduire, ne serviroient souvent qu'à nous en écarter davantage.

Il s'en faut bien d'ailleurs que le petit nombre de connoissances certaines sur lesquelles nous pouvons
compter, & qui sont, si on peut s'exprimer de la sorte, reléguées aux deux extrémités de l'espace dont

nous parlons, soit suffisant pour satisfaire à tous nos besoins. La nature de l'homme, dont l'étude est si

nécessaire & si recommandée par Socrate, est un mystere impénétrable à l'homme même, quand il n'est

éclairé que par la raison seule ; & les plus grands génies, à force de réflexions sur une matiere si

importante, ne parviennent que trop souvent à en savoir un peu moins que le reste des hommes. On peut

en dire autant de notre existence présente & future, de l'essence de l'Etre auquel nous la devons, & du

genre de culte qu'il exige de nous.

Rien ne nous est donc plus nécessaire qu'une Religion révélée qui nous instruise sur tant de divers objets.
Destinée à servir de supplément à la connoissance naturelle, elle nous montre une partie de ce qui nous

étoit caché ; mais elle se borne à ce qu'il nous est absolument nécessaire de connoître ; le reste est fermé

pour nous, & apparemment le sera toûjours. Quelques vérités à croire, un petit nombre de préceptes à

pratiquer, voilà à quoi la Religion révélée se réduit : néanmoins, à la faveur des lumieres qu'elle a

communiquées au monde, le Peuple même est plus ferme & plus décidé sur un grand nombre de

questions intéressantes, que ne l'ont été les sectes des Philosophes.

A l'égard des Sciences mathématiques qui constituent la seconde des limites dont nous avons parlé, leur
nature & leur nombre ne doivent point nous en imposer. C'est à la simplicité de leur objet qu'elles sont

principalement redevables de leur certitude. Il faut même avouer que comme toutes les parties des

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