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Comtesse de Ségur - Un bon petit diable

«Je suis un protégé des fées, dit-il, j'en porte les armes; malheur à qui me touche! trois fois malheur à qui
me frappe!»

Boxear ne savait trop que penser; il commença pourtant par reculer; le hasard voulut qu'en reculant il
trébuchât sur un tabouret, qui le fit tomber en avant; il se trouva avoir le pied foulé et le nez très

endommagé; les enfants, voyant qu'il ne pouvait se relever, quittèrent leurs bancs, et, sous prétexte de lui

porter secours, ils lui tirèrent les bras, les jambes, la tête, le faisant retomber après l'avoir enlevé et le

tourmentant de toutes les façons toujours pour lui venir en aide.

«Laissez-moi! criait-il; ne me touchez pas, petits gredins! Allez chercher quelqu'un pour me relever.»

Mais les enfants n'en continuaient pas moins leurs bons offices, malgré les hurlements du blessé.

Charles trouva le moyen, dans le tumulte, de glisser à l'oreille de quelques camarades l'origine des
diables qui les avaient tous effrayés; la nouvelle courut bien vite dans la salle, et Charles devint dès ce

moment l'objet de leur admiration et de leurs espérances.

XI. MÉFAITS DE L'HOMME NOIR

Quand le tumulte fut apaisé, que des hommes du dehors furent accourus, attirés par le bruit, et que le
surveillant fut emporté, les enfants entourèrent Charles, le félicitèrent de son courage et le supplièrent de

se mettre à leur tête pour les venger des rigueurs cruelles de leurs maîtres. Il le leur promit; la cloche

sonna le souper; après avoir mangé à sa faim, quoique le repas ne fût composé que de haricots au beurre

rance et de salade à l'eau et au sel, Charles passa une récréation agréable en se faisant donner de

nouveaux détails par ses camarades et en cherchant les moyens de tirer parti de l'homme noir et des

croyances populaires sur les fées et apparitions dans ce vieux château. Il leur recommanda de tâcher de

faire parvenir aux oreilles des maîtres des histoires de fantômes, et feindre des terreurs, afin de donner

quelque probabilité aux tours qu'il se préparait à jouer, et pour lesquels Betty devait lui être d'une grande

utilité. Tous jurèrent de ne pas le trahir et s'étonnèrent de n'avoir pas reçu la visite de M. Old Nick à la

suite de l'accident arrivé au surveillant; ils ignoraient que Boxear avait une grande terreur des fées, et

qu'il n'avait osé parler à M. Old Nick de rien de ce qui eût rapport à son accident. Ils restèrent inquiets

jusqu'à la fin de la journée, mais personne ne les avait interrogés ni grondés. Le sonneur sourd n'avait pas

paru, c'était lui qui était chargé d'administrer le fouet aux enfants. Ne pouvant être attendri par les cris

qu'il n'entendait pas, ni corrompu par les promesses, ni effrayé par les menaces, il s'acquittait de son

ministère avec une dureté et même une cruauté qui le faisaient haïr des élèves et apprécier des maîtres,

dont il était le premier soutien. La journée s'acheva assez paisiblement; l'heure du coucher sonna; Charles

avait observé que la cloche se trouvait entre deux fenêtres du dortoir et qu'on pouvait l'atteindre très

facilement.

«Demain, dit-il, nous ne nous lèverons pas à quatre heures et demie.

- Il le faudra bien, répondit un des enfants; à quatre heures et demie, le sourd sonne la cloche du réveil.

Charles: - Il ne la sonnera pas demain.

Un camarade: - Comment? Pourquoi?

Charles: - Vous le saurez demain. Dormez, dormez votre content.»

Les enfants ne purent rien arracher de Charles; ils se couchèrent pleins de curiosité et ils s'endormirent

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