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Comtesse de Ségur - Un bon petit diable

croire qu'elle n'était pas solide sur ses jambes; mais ça, je n'en suis pas fautif. Voilà que je veux la
relever; elle me repousse,... bonne poigne, allez!... et me dit des sottises; elle m'en dit, m'en défile un

chapelet qui m'ennuie à la fin; ma foi j'ai pris la parole à mon tour, et je ne dis pas que je n'en aie dit de

salées; on n'est pas charretier pour rien. Monsieur le juge sait bien; les chevaux,... ça n'a pas l'oreille

tendre. Et quand je m'emporte, ma foi, je lâche tout mon répertoire. Mais voilà que Madame, qui n'était

pas contente, à ce qu'il semblerait, me lance une claque en pleine figure. Ma foi, pour le coup, la

moutarde m'a monté au nez et... je suis prompt, Monsieur le juge,... pas méchant mais prompt... Alors j'ai

riposté... avec mon fouet... On n'est pas charretier pour rien, Monsieur le juge... Les chevaux, vous savez,

ça se mène au fouet. Le malheur a voulu qu'elle présentât les yeux en face de mon fouet, ma foi, il était

lancé et il a touché là où il a trouvé de la résistance. Mais ça ne lui a pas fait grand mal, allez, Monsieur

le juge; elle a beuglé comme si je l'avais écorchée, mais elle y voit comme vous et moi; la preuve, c'est

qu'elle vous a vu entrer, et je me moque bien de ses dommages et intérêts; je suis bien certain que vous

ne lui en accorderez pas un centime.

Les Témoins: - Monsieur le juge, c'est la pure vérité qu'il dit; nous sommes tous témoins.

Madame Mac'Miche: - Comment, malheureux, vous prenez parti contre moi, une compatriote, pour
favoriser la scélératesse d'un étranger, d'un misérable, d'un brigand!

Le Juge: - Eh! eh! Madame Mac'Miche, vous allez me forcer à verbaliser contre vous. Restez tranquille,
croyez-moi; si quelqu'un a tort, c'est vous, qui avez injurié et frappé la première; et si vous intentiez un

procès, c'est vous qui payeriez l'amende, et non pas cet homme, qui me fait l'effet d'être un brave homme,

quoique un peu prompt, comme il le dit. Je n'ai plus rien à faire; je me retire et je viendrai tantôt savoir de

vos nouvelles et vous dire deux mots.»

Avant que Mme Mac'Miche fût revenue de sa surprise et eût pris le temps de riposter au juge de paix,
celui-ci s'était empressé de disparaître; le charretier et l'escorte le suivirent, et Mme Mac'Miche resta

seule avec Betty, qui riait sous cape et qui était assez satisfaite de l'échec subi par cette maîtresse

violente, injuste et exigeante. A sa grande surprise, Mme Mac'Miche resta immobile et sans parole; Betty

lui demanda si elle voulait monter dans sa chambre; elle se leva, repoussa Betty qui lui offrait le bras,

monta lestement l'escalier comme quelqu'un qui y voit très clair, et s'aperçut, en ouvrant la porte de sa

chambre, qu'un des carreaux était brisé.

Madame Mac'Miche: - Encore ce malfaiteur! Ce Charles de malheur! C'est par là qu'il s'est frayé un
passage. Betty, va me le chercher; il m'a narguée en disant qu'il allait chez Juliette; tu l'y trouveras.»

IV. LE FOUET; LE PARAFOUET

Pendant que se passait ce que nous venons de raconter. Charles était allé chercher du calme près de sa
cousine et amie Juliette; il l'avait trouvé seule comme il l'avait laissée; il lui raconta le peu de succès de

son bon mouvement, et le moyen qu'il avait employé pour se préserver d'une rude correction.

Juliette: - Mon pauvre Charles, tu as eu très grand tort; il ne faut jamais faire à ta cousine des menaces si
affreuses, et que tu sais bien ne pas pouvoir exécuter.

Charles: - Je l'aurais parfaitement exécutée; j'étais prêt à mettre le feu aux rideaux, et j'étais très décidé à
le faire.

Juliette: - Oh! Charles, je ne te croyais pas si mauvais! Et qu'en serait-il arrivé? On t'aurait mis dans une
prison, où tu serais resté jusqu'à seize ou dix-huit ans.

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