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Comtesse de Ségur - Pauvre Blaise

à tous. Et d'abord n'est-ce pas un bonheur de souffrir en ce monde pour recevoir une plus grande
récompense dans l'autre vie? Ne pouvons-nous pas continuer à nous aimer sans nous voir autant, et en

nous donnant le mérite d'accepter avec résignation et douceur cette peine que le bon Dieu nous envoie?

Cher Monsieur le comte, je vous aime, vous le savez, avec toute la tendresse de mon coeur; mais je me

résignerais à ne plus jamais vous voir si c'était la volonté du bon Dieu! Hélas! peut-être ne vous

embrasserai-je plus jamais, jamais, ni M. Jules non plus!

- Tu m'embrasseras du moins ce soir, et tant que tu voudras, mon enfant», dit le comte en le serrant
contre son coeur.

Blaise usa largement de la permission; mais la soirée était avancée; il était temps de se séparer. Blaise dit
un dernier adieu à Jules et au comte et se retira en sanglotant.

«Papa, dit Jules, vous continuerez à coucher dans ma chambre, que je vous aie toujours près de moi?

- Tant que tu n'auras pas repris tes forces et ta santé habituelles, je coucherai près de toi, mon cher enfant;
quand tu seras tout à fait bien, je reprendrai ma chambre. Il faut s'habituer aux sacrifices, mon Jules;

celui-là sera moins pénible que celui auquel nous allons être condamnés en nous privant de Blaise.

- C'en sera un de plus, papa, dit Jules tristement.

- Et ce ne sera probablement pas le dernier ni le plus grand, mon ami. Mais viens dire adieu à ta mère et à
la pauvre Hélène, et allons ensuite nous coucher. N'oublions pas qu'au travers de notre tristesse nous

avons bien à remercier le bon Dieu, toi d'avoir eu le courage de faire l'aveu public de tes fautes, moi

d'avoir reçu cette consolation. Viens, mon Jules, sois aussi affectueux que tu le pourras pour ta mère, afin

de lui faire voir que la piété ouvre le coeur au lieu de le resserrer.»

XVI. L'OBÉISSANCE

Jules avait été reçu sèchement par sa mère quand il alla lui dire bonsoir; pourtant elle l'embrassa en
souriant.

«J'espère, lui dit-elle, que tu retrouveras le bon sens que t'a fait perdre la maladie, et que tu ne
recommenceras pas le coup de théâtre dont tu m'as gratifiée ce soir. Quant à ton nouvel ami, qui n'est pas

une société convenable pour toi, je te prie d'aller dès demain lui signifier que je lui défends de mettre les

pieds chez moi, chez Hélène, chez toi. Si ton père veut le recevoir, je ne puis l'en empêcher; mais je ne

laisserai pas ce petit paysan s'établir chez moi ni chez mes enfants.

- Je vous obéirai, maman, répondit Jules avec tristesse, mais ce que vous m'ordonnez m'est fort pénible et
m'enlève une grande consolation.

LA COMTESSE

Depuis quand as-tu besoin de consolation?

JULES

Depuis que j'ai senti combien j'avais été mauvais et combien j'avais offensé le bon Dieu.

LA COMTESSE, souriant

A merveille, mon ami! vous voilà maintenant devenus bien dévots, ton père et toi! On ne parle plus que

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