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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

d'angoisse, il ouvre sa fenêtre pour respirer les senteurs de l'atmosphère; les rayons du soleil reflètent
leurs prismatiques irradiations sur les glaces de Venise et les rideaux de damas. Il jette la missive de côté,

parmi les livres à tranche dorée et les albums à couverture de nacre, parsemés sur le cuir repoussé qui

recouvre la surface de son pupitre d'écolier. Il ouvre son piano, et fait courir ses doigts effilés sur les

touches d'ivoire. Les cordes de laiton ne résonnent point. Cet avertissement indirect l'engage à reprendre

le papier vélin; mais celui-ci recula, comme s'il avait été offensé de l'hésitation du destinataire. Prise à ce

piège, la curiosité de Mervyn s'accroît et il ouvre le morceau de chiffon préparé. Il n'avait vu jusqu'à ce

moment que sa propre écriture. «Jeune homme, je m'intéresse à vous: je veux faire votre bonheur. Je

vous prendrai pour compagnon, et nous accomplirons de longues pérégrinations dans les îles de

l'Océanie. Mervyn, tu sais que je t'aime, et je n'ai pas besoin de te le prouver. Tu m'accorderas ton amitié,

j'en suis persuadé. Quand tu me connaîtras davantage, tu ne te repentiras pas de la confiance que tu

m'auras témoignée. Je te préserverai des périls que courra ton inexpérience. Je serai pour toi un frère, et

les bons conseils ne te manqueront pas. Pour de plus longues explications, trouve-toi, après-demain

matin, à cinq heures, sur le pont du Carrousel. Si je ne suis pas arrivé, attends-moi; mais, j'espère être

rendu à l'heure juste. Toi, fais de même. Un Anglais n'abandonnera pas facilement l'occasion de voir clair

dans ses affaires. Jeune homme, je te salue, et à bientôt. Ne montre cette lettre à personne.» - «Trois

étoiles au lieu d'une signature, s'écrie Mervyn; et une tache de sang au bas de la page!» Des larmes

abondantes coulent sur les curieuses phrases que ses yeux ont dévorées, et qui ouvrent à son esprit le

champ illimité des horizons incertains et nouveaux. Il lui semble (ce n'est que depuis la lecture qu'il vient

de terminer) que son père est un peu sévère et sa mère trop majestueuse. Il possède des raisons qui ne

sont pas parvenues à ma connaissance et que, par conséquent, je ne pourrais vous transmettre, pour

insinuer que ses frères ne lui conviennent pas non plus. Il cache cette lettre dans sa poitrine. Ses

professeurs ont observé que, ce jour-là, il n'a pas ressemblé à lui-même; ses yeux se sont assombris

démesurément, et le voile de la réflexion excessive s'est abaissé sur la région péri-orbitaire. Chaque

professeur a rougi, de crainte de ne pas se trouver à la hauteur intellectuelle de son élève, et, cependant,

celui-ci, pour la première fois, a négligé ses devoirs et n'a pas travaillé. Le soir, la famille s'est réunie

dans la salle à manger, décorée de portraits antiques. Mervyn admire les plats chargés de viandes

succulentes et les fruits odoriférants, mais, il ne mange pas; les polychromes ruissellements des vins du

Rhin et le rubis mousseux du Champagne s'enchâssent dans les étroites et hautes coupes de pierre de

Bohême, et laissent même sa vue indifférente. Il appuie son coude sur la table, et reste absorbé dans ses

pensées comme un somnambule. Le commodore, au visage boucané par l'écume de la mer, se penche à

l'oreille de son épouse: «L'aîné a changé de caractère, depuis le jour de la crise; il n'était déjà que trop

porté aux idées absurdes; aujourd'hui il rêvasse encore plus de coutume. Mais enfin, je n'étais pas comme

cela, moi, lorsque j'avais son âge. Fais semblant de ne t'apercevoir de rien. C'est ici qu'un remède

efficace, matériel ou moral, trouverait aisément son emploi. Mervyn, toi qui goûtes la lecture des livres

de voyages et d'histoire naturelle, je vais te lire un récit qui ne te déplaira pas. Qu'on m'écoute avec

attention; chacun y trouvera son profit, moi, le premier. Et vous autres, enfants, apprenez, par l'attention

que vous saurez prêter à mes paroles, à perfectionner le dessin de votre style, et à vous rendre compte des

moindres intentions d'un auteur.» Comme si cette nichée d'adorables moutards aurait pu comprendre ce

que c'était que la rhétorique! Il dit, et, sur un geste de sa main, un des frères se dirige vers la bibliothèque

paternelle, et en revient avec un volume sous le bras. Pendant ce temps, le couvert et l'argenterie sont

enlevés, et le père prend le livre. A ce nom électrisant de voyages, Mervyn a relevé la tête, et s'est efforcé

de mettre un terme à ses méditations hors de propos. Le livre est ouvert vers le milieu, et la voix

métallique du commodore prouve qu'il est resté capable, comme dans les jours de sa glorieuse jeunesse,

de commander à la fureur des hommes et des tempêtes. Bien avant la fin de la lecture, Mervyn est

retombé sur son coude, dans l'impossibilité de suivre plus longtemps le raisonné développement des

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