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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

s'abattent sur la plaine endormie, il s'avance tortueusement dans une ligne courbe, et fait signe à un chien
cagneux, qui se précipite. Le noble animal de la race féline attend son adversaire avec courage, et dispute

chèrement sa vie. Demain quelque chiffonnier achètera une peau électrisable. Que ne fuyait-il donc?

C'était si facile. Mais, dans le cas qui nous préoccupe actuellement. Mervyn complique encore le danger

par sa propre ignorance. Il a comme quelques lueurs, excessivement rares, il est vrai, dont je ne

m'arrêterai pas à démontrer le vague qui les recouvre; cependant, il lui est impossible de deviner la

réalité. Il n'est pas prophète, je ne dis pas le contraire, et il ne se reconnaît pas la faculté de l'être. Arrivé

sur la grande artère, il tourne à droite et traverse le boulevard Poissonnière et le boulevard

Bonne-Nouvelle. A ce point de son chemin, il s'avance dans la rue du Faubourg-Saint-Denis, laisse

derrière lui l'embarcadère du chemin de fer de Strasbourg, et s'arrête devant un portail élevé, avant

d'avoir atteint la superposition perpendiculaire de la rue Lafayette. Puisque vous me conseillez de

terminer en cet endroit la première strophe, je veux bien, pour cette fois, obtempérer à votre désir.

Savez-vous que, lorsque je songe à l'anneau de fer caché sous la pierre par la main d'un maniaque, un

invincible frisson me passe par les cheveux?

II

Il tire le bouton de cuivre, et le portail de l'hôtel moderne tourne sur ses gonds. Il arpente la cour,
parsemée de sable fin, et franchit les huit degrés du perron. Les deux statues, placées à droite et à gauche

comme les gardiennes de l'aristocratique villa, ne lui barrent pas le passage. Celui qui a tout renié, père,

mère, Providence, amour, idéal, afin de ne plus penser qu'à lui seul, s'est bien gardé de ne pas suivre les

pas qui précédaient. Il l'a vu entrer dans un spacieux salon du rez-de-chaussée, aux boiseries de

cornaline. Le fils de famille se jette sur un sofa, et l'émotion l'empêche de parler. Sa mère, à la robe

longue et traînante, s'empresse autour de lui, et l'entoure de ses bras. Ses frères, moins âgés que lui, se

groupent autour du meuble, chargé d'un fardeau; ils ne connaissent pas la vie d'une manière suffisante,

pour se faire une idée nette de la scène qui se passe. Enfin, le père élève sa canne, et abaisse sur les

assistants un regard plein d'autorité. Appuyant le poignet sur les bras du fauteuil, il s'éloigne de son siège

ordinaire, et s'avance, avec inquiétude, quoique affaibli par les ans, vers le corps immobile de son

premier-né. Il parle dans une langue étrangère, et chacun l'écoute dans un recueillement respectueux:

«Qui a mis le garçon dans cet état? La Tamise brumeuse charriera encore une quantité notable de limon

avant que mes forces soient complètement épuisées. Des lois préservatrices n'ont pas l'air d'exister dans

cette contrée inhospitalière. Il éprouverait la vigueur de mon bras, si je connaissais le coupable. Quoique

j'aie pris ma retraite, dans l'éloignement des combats maritimes, mon épée de commodore, suspendue à la

muraille, n'est pas encore rouillée. D'ailleurs, il est facile d'en repasser le fil. Mervyn, tranquillise-toi; je

donnerai des ordres à mes domestiques, afin de rencontrer la trace de celui que, désormais, je chercherai,

pour le faire périr de ma propre main. Femme, ôte toi de là, et va t'accroupir dans un coin; tes yeux

m'attendrissent, et tu ferais mieux de refermer le conduit de tes glandes lacrymales. Mon fils, je t'en

supplie, réveille tes sens, et reconnais ta famille; c'est ton père qui te parle ...» La mère se tient à l'écart,

et, pour obéir aux ordres de son maître, elle a pris un livre entre ses mains, et s'efforce de demeurer

tranquille, en présence du danger que court celui que sa matrice enfanta. « ... Enfants, allez vous amuser

dans le parc, et prenez garde, en admirant la natation des cygnes, de ne pas tomber dans la pièce d'eau ...»

Les frères, les mains pendantes, restent muets; tous, la toque surmontée d'une plume arrachée à l'aile de

l'engoulevent de la Caroline, avec le pantalon de velours s'arrêtant aux genoux, et les bas de soie rouge,

se prennent par la main et se retirent du salon, ayant soin de ne presser le parquet d'ébène que de la pointe

des pieds. Je suis certain qu'ils ne s'amuseront pas, et qu'ils se promèneront avec gravité dans les allées de

platanes. Leur intelligence est précoce. Tant mieux pour eux. « ... Soins inutiles, je te berce dans mes

bras, et tu es insensible à mes supplications. Voudrais-tu relever la tête? J'embrasserai tes genoux, s'il le

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