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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

t'appellera bon, et les couronnes de laurier et les médailles d'or cacheront tes pieds nus, épars sur la
grande tombe, à la figure vieille, O toi, dont je ne veux pas écrire le nom sur cette page qui consacre la

sainteté du crime, je sais que ton pardon fut immense comme l'univers. Mais, moi, j'existe encore!

* * * * *

J'ai fait un pacte avec la prostitution afin de semer le désordre dans les familles. Je me rappelle la nuit qui
précéda cette dangereuse liaison. Je vis devant moi un tombeau. J'entendis un ver luisant, grand comme

une maison, qui me dit: «Je vais t'éclairer. Lis l'inscription. Ce n'est pas de moi que vient cet ordre

suprême.» Une vaste lumière couleur de sang, à l'aspect de laquelle mes mâchoires claquèrent et mes

bras tombèrent inertes, se répandit dans les airs jusqu'à l'horizon. Je m'appuyai contre une muraille en

ruine, car j'allais tomber, et je lus: «Ci-gît un adolescent qui mourut poitrinaire: vous savez pourquoi. Ne

priez pas pour lui.» Beaucoup d'hommes n'auraient peut-être pas eu autant de courage que moi. Pendant

ce temps, une belle femme nue vint se coucher à mes pieds. Moi, à elle, avec une figure triste: «Tu peux

te relever.» Je lui tendis la main avec laquelle le fratricide égorge sa soeur. Le ver luisant, à moi: «Toi,

prends une pierre et tue-la; - Pourquoi? lui dis-je.» Lui, à moi: «Prends garde à toi; le plus faible, parce

que je suis le plus fort. Celle-ci s'appelle Prostitution.» Les larmes dans les yeux, la rage dans le

coeur, je sentis naître en moi une force inconnue. Je pris une grosse pierre; après bien des efforts, je la

soulevai avec peine jusqu'à la hauteur de ma poitrine; je la mis sur l'épaule avec les bras. Je gravis une

montagne jusqu'au sommet: de là, j'écrasai le ver luisant. Sa tête s'enfonça sous le sol d'une grandeur

d'homme; la pierre rebondit jusqu'à la hauteur de six églises. Elle alla retomber dans un lac, dont les eaux

s'abaissèrent un instant, tournoyantes, en creusant un immense cône renversé. Le calme reparut à la

surface; la lumière de sang ne brilla plus. «Hélas! hélas! s'écria la belle femme nue; qu'as-tu fait?» Moi, à

elle: «Je te préfère à lui; parce que j'ai pitié des malheureux. Ce n'est pas ta faute, si la justice éternelle t'a

créée.» Elle, à moi: «Un jour, les hommes me rendront justice; je ne t'en dis pas davantage. Laisse-moi

partir, pour aller cacher au fond de la mer ma tristesse infinie. Il n'y a que toi et les monstres hideux qui

grouillent dans ces noirs abîmes, qui ne me méprisent pas. Tu es bon. Adieu, toi qui m'as aimée!» Moi, à

elle: «Adieu! Encore une fois: adieu! Je t'aimerai toujours!... Dès aujourd'hui, j'abandonne la vertu.»

C'est pourquoi, ô peuples, quand vous entendrez le vent d'hiver gémir sur la mer et près de ses bords, ou

au-dessus des grandes villes, qui, depuis longtemps, ont pris le deuil pour moi, ou à travers les froides

régions polaires, dites: «Ce n'est pas l'esprit de Dieu qui passe: ce n'est que le soupir aigu de la

prostitution, uni avec les gémissements graves du Montévidéen.» Enfants, c'est moi qui vous le dis.

Alors, pleins de miséricorde, agenouillez-vous; et que les hommes, plus nombreux que les poux, fassent

de longues prières.

* * * * *

Au clair de la lune, près de la mer, dans les endroits isolés de la campagne, l'on voit, plongé dans
d'amères réflexions, toutes les choses revêtir des formes jaunes, indécises, fantastiques. L'ombre des

arbres, tantôt vite, tantôt lentement, court, vient, revient, par diverses formes, en s'aplatissant, en se

collant contre la terre. Dans le temps, lorsque j'étais emporté sur les ailes de la jeunesse, cela me faisait

rêver, me paraissait étrange; maintenant, j'y suis habitué. Le vent gémit à travers les feuilles ses notes

langoureuses, et le hibou chante sa grave complainte, qui fait dresser les cheveux à ceux qui l'entendent.

Alors, les chiens, rendus furieux, brisent leurs chaînes, s'échappent des fermes lointaines; ils courent dans

la campagne, çà et là, en proie à la folie. Tout à coup, ils s'arrêtent, regardent de tous les côtés avec une

inquiétude farouche, l'oeil en feu; et, de même que les éléphants, avant de mourir, jettent dans le désert

un dernier regard au ciel, élevant désespérément leur trompe, laissant leurs oreilles inertes, de même les

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