bibliotheq.net - littérature française
 

Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

parties de son corps, et s'avance à pas comptés vers la couche de l'homme solitaire. Un instant elle
s'arrête; mais il est court, ce moment d'hésitation. Elle se dit qu'il n'est pas temps encore de cesser de

torturer, et qu'il faut auparavant donner au condamné les plausibles raisons qui déterminèrent la

perpétualité du supplice. Elle a grimpé à côté de l'oreille de l'endormi. Si vous voulez ne pas perdre une

seule parole de ce qu'elle va dire, faites abstraction des occupations étrangères qui obstruent le portique

de votre esprit, et soyez, au moins, reconnaissant de l'intérêt que je vous porte, en faisant assister votre

présence aux scènes théâtrale qui me paraissent dignes d'exciter une véritable attention de votre part; car,

qui m'empêcherait de garder, pour moi seul, les événements que je raconte? «Réveille-toi, flamme

amoureuse des anciens jours, squelette décharné. Le temps est venu d'arrêter la main de la justice. Nous

ne te ferons pas attendre longtemps l'explication que tu souhaites. Tu nous écoutes, n'est-ce pas? Mais ne

remue pas tes membres; tu es encore aujourd'hui sous notre magnétique pouvoir, et l'atonie encéphalique

persiste: c'est pour la dernière fois. Quelle impression la figure d'Elseneur fait-elle dans ton imagination?

Tu l'as oublié! Et ce Réginald, à la démarche fière, as-tu gravé ses traits dans ton cerveau fidèle?

Regarde-le caché dans les replis des rideaux; sa bouche est penchée vers ton front; mais il n'ose te parler,

car il est plus timide que moi. Je vais te raconter un épisode de ta jeunesse, et te remettre dans le chemin

de la mémoire ...» Il y avait longtemps que l'araignée avait ouvert son ventre, d'où s'étaient élancés deux

adolescents, à la robe bleue, chacun un glaive flamboyant à la main, et qui avaient pris place aux côtés du

lit, comme pour garder désormais le sanctuaire du sommeil. «Celui-ci, qui n'a pas encore cessé de te

regarder, car il t'aima beaucoup, fut le premier de nous deux auquel tu donnas ton amour. Mais tu le fis

souvent souffrir par les brusqueries de ton caractère. Lui, il ne cessait d'employer ses efforts à

n'engendrer de ta part aucun sujet de plainte contre lui: un ange n'aurait pas réussi. Tu lui demandas, un

jour s'il voulait aller se baigner avec toi, sur le rivage de la mer. Tous les deux, comme deux cygnes, vous

vous élançâtes en même temps d'une roche à pic. Plongeurs éminents, vous glissâtes dans la masse

aqueuse, les bras étendus entre la tête et se réunissant aux mains. Pendant quelques minutes, vous

nageâtes entre deux courants. Vous reparûtes à une grande distance, vos cheveux entremêlés entre eux, et

ruisselants du liquide salé. Mais quel mystère s'était donc passé sous l'eau, pour qu'une longue trace de

sang s'aperçût à travers les vagues? Revenus à la surface, toi, tu continuais de nager, et tu faisais

semblant de ne pas remarquer la faiblesse croissante de ton compagnon. Il perdait rapidement ses forces,

et tu n'en poussais pas moins tes larges brassées vers l'horizon brumeux, qui s'estompait devant toi. Le

blessé poussa des cris de détresse, et tu fis le sourd. Réginald frappa trois fois l'écho des syllabes de ton

nom, et trois fois tu répondis par un cri de volupté. Il se trouvait trop loin du rivage pour y revenir, et

s'efforçait en vain de suivre les sillons de ton passage afin de t'atteindre, et reposer un instant sa main sur

ton épaule. La chasse négative se prolongea pendant une heure, lui, perdant ses forces, et, toi, sentant

croître les tiennes. Désespérant d'égaler ta vitesse, il fit une courte prière au Seigneur pour lui

recommander son âme, se plaça sur le dos comme quand on fait la planche, de telle manière qu'on

apercevait le coeur battre violemment sous sa poitrine, et attendit que la mort arrivât, afin de ne plus

attendre. En cet instant, tes membres vigoureux étaient à perte de vue, et s'éloignaient encore, rapides

comme une sonde qu'on laisse filer. Une barque, qui revenait de placer ses filets au large, passa dans ces

parages. Les pêcheurs prirent Réginald pour un naufragé, et le halèrent, évanoui, dans leur embarcation.

On constata la présence d'une blessure au flanc droit; chacun de ces matelots expérimentés émit l'opinion

qu'aucune pointe d'écueil ou fragment de rocher n'était susceptible de percer un trou si microscopique et

en même temps si profond. Une arme tranchante, comme le serait un stylet des plus aigus, pouvait seule

s'arroger des droits à la paternité d'une si fine blessure. Lui, ne voulut jamais raconter les diverses phases

du plongeon, à travers les entrailles des flots, et ce secret, il l'a gardé jusqu'à présent. Des larmes coulent

maintenant sur ses joues un peu décolorées, et tombent sur tes draps: le souvenir est quelquefois plus

amer que la chose. Mais moi, je ne ressentirai pas de la pitié: ce serait te montrer trop d'estime. Ne roule

< page précédente | 88 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.