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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

qui se paie cette personnelle satisfaction, l'impossible et inoubliable aspect d'un hibou sérieux jusqu'à
l'éternité. Suivons en conséquence le courant qui nous entraîne. Le milan royal a les ailes

proportionnellement plus longues que les buses, et le vol bien plus aisé: aussi passe-t-il sa vie dans l'air.

Il ne se repose presque jamais et parcourt chaque jour des espaces immenses; et ce grand mouvement

n'est point un exercice de chasse, ni poursuite de proie, ni même de découverte; car, il ne chasse pas;

mais, il semble que le vol soit son état naturel, sa favorite situation. L'on ne peut s'empêcher d'admirer la

manière dont il l'exécute. Ses ailes longues et étroites paraissent immobiles; c'est la queue qui croit

diriger toutes les évolutions, et la queue ne se trompe pas: elle agit sans cesse. Il s'élève sans effort; il

s'abaisse comme s'il glissait sur un plan incliné; il semble plutôt nager que voler; il précipite sa course, il

la ralentit, s'arrête, et reste comme suspendu ou fixé à la même place, pendant des heures entières. L'on

ne peut s'apercevoir d'aucun mouvement dans ses ailes: vous ouvririez les yeux comme la porte d'un four,

que ce serait d'autant inutile. Chacun a le bon sens de confesser sans difficulté (quoique avec un peu de

mauvaise grâce) qu'il ne s'aperçoit pas, au premier abord, du rapport, si lointain qu'il soit, que je signale

entre la beauté du vol du milan royal, et celle de la figure de l'enfant, s'élevant doucement, au-dessus du

cercueil découvert, comme un nénuphar qui perce la surface des eaux; et voilà précisément en quoi

consiste l'impardonnable faute qu'entraîne l'inamovible situation d'un manque de repentir, touchant

l'ignorance volontaire dans laquelle on croupit. Ce rapport de calme majesté entre les deux termes de ma

narquoise comparaison n'est déjà que trop commun, et d'un symbole assez compréhensible, pour que je

m'étonne davantage de ce qui ne peut avoir, comme seule excuse, que ce même caractère de vulgarité qui

fait appeler, sur tout objet ou spectacle qui en est atteint, un profond sentiment d'indifférence injuste.

Comme si ce qui se voit quotidiennement n'en devrait pas moins réveiller l'attention de notre admiration!

Arrivé à l'entrée du cimetière, le cortège s'empresse de s'arrêter; son intention n'est pas d'aller plus loin.

Le fossoyeur achève le creusement de la fosse; l'on y dépose le cercueil avec toutes les précautions prises

en pareil cas; quelques pelletées de terre inattendues viennent recouvrir le corps de l'enfant. Le prêtre des

religions, au milieu de l'assistance émue, prononce quelques paroles pour bien enterrer le mort,

davantage, dans l'imagination des assistants. «Il dit qu'il s'étonne beaucoup de ce que l'on verse ainsi tant

de pleurs, pour un acte d'une telle insignifiance. Textuel. Mais il craint de ne pas qualifier suffisamment

ce qu'il prétend, lui, être un incontestable bonheur. S'il avait cru que la mort est aussi peu sympathique

dans sa naïveté, il aurait renoncé à son mandat, pour ne pas augmenter la légitime douleur des nombreux

parents et amis du défunt; mais, une secrète voix l'avertit de leur donner quelques consolations, qui ne

seront pas inutiles, ne fût-ce que celle qui ferait entrevoir l'espoir d'une prochaine rencontre dans les

cieux entre celui qui mourut et ceux qui survécurent.» Maldoror s'enfuyait au grand galop, en paraissant

diriger sa course vers les murailles du cimetière. Les sabots de son coursier élevaient autour de son

maître une fausse couronne de poussière épaisse. Vous autres, vous ne pouvez savoir le nom de ce

cavalier; mais, moi, je le sais. Il s'approchait de plus en plus; sa figure de platine commençait à devenir

perceptible, quoique le bas en fût entièrement enveloppé d'un manteau que le lecteur s'est gardé d'ôter de

sa mémoire et qui ne laissait apercevoir que les yeux. Au milieu de son discours, le prêtre des religions

devient subitement pâle, car son oreille reconnaît le galop irrégulier de ce célébré cheval blanc qui

n'abandonna jamais son maître. «Oui, ajouta-t-il de nouveau, ma confiance est grande dans cette

prochaine rencontre; alors, on comprendra, mieux qu'auparavant, quel sens il fallait attacher à la

séparation temporaire de l'âme et du corps. Tel qui croit vivre sur cette terre se berce d'une illusion dont

il importerait d'accélérer l'évaporation.» Le bruit du galop s'accroissait de plus en plus; et, comme le

cavalier, étreignant la ligne d'horizon, paraissait en vue, dans le champ d'optique qu'embrassait le portail

du cimetière, rapide comme un cyclone giratoire, le prêtre des religions plus gravement reprit: «Vous ne

semblez pas vous douter que celui-ci, que la maladie força de ne connaître que les premières phases de la

vie, et que la fosse vient de recevoir dans son sein, est l'indubitable vivant; mais, sachez au moins que

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