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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

jaillissaient, de ton larynx sonore, comme des perles diamantines, et résolvaient leurs collectives
personnalités, dans l'agrégation vibrante d'un long hymne d'adoration. Maintenant, tu rejettes à tes pieds,

comme un haillon souillé de boue, la longanimité dont j'ai fait trop longtemps preuve. La reconnaissance

a vu ses racines se dessécher, comme le lit d'une mare; mais, à sa place, l'ambition a crû dans des

proportions qu'il me serait pénible de qualifier. Quel est-il, celui qui m'écoute, pour avoir une telle

confiance dans l'abus de sa propre faiblesse?

- Et qui es-tu, toi-même, substance audacieuse? Non!... non!... je ne me trompe pas; et, malgré les
métamorphoses multiples auxquelles tu as recours, toujours ta tête de serpent reluira devant mes yeux

comme un phare d'éternelle injustice, et de cruelle domination! Il a voulu prendre les rênes du

commandement, mais il ne sait pas régner! Il a voulu devenir un objet d'horreur pour tous les êtres de la

création, et il a réussi. Il a voulu prouver que lui seul est le monarque de l'univers, et c'est en cela qu'il

s'est trompé. O misérable! as-tu attendu jusqu'à cette heure pour entendre les murmures et les complots

qui, s'élevant simultanément de la surface des sphères, viennent raser d'une aile farouche les rebords

papillacés de ton destructible tympan? Il n'est pas loin, le jour, où mon bras te renversera dans la

poussière, empoisonnée par ta respiration, et, arrachant de tes entrailles une nuisible vie, laissera sur le

chemin ton cadavre, criblé de contorsions, pour apprendre au voyageur consterné, que cette chair

palpitante, qui frappe sa vue d'étonnement, et cloue dans son palais sa langue muette, ne doit plus être

comparée, si l'on garde son sang-froid, qu'au tronc pourri d'un chêne, qui tomba de vétusté! Quelle

pensée de pitié me retient devant ta présence? Toi-même, recule plutôt devant moi, te dis-je, et va laver

ton incommensurable honte dans le sang d'un enfant qui vient de naître: voilà quelles sont tes habitudes.

Elles sont dignes de toi. Va ... marche toujours devant toi. Je te condamne à devenir errant. Je te

condamne à rester seul et sans famille. Chemine constamment, afin que tes jambes te refusent leur

soutien. Traverse les sables des déserts jusqu'à ce que la fin du monde engloutisse les étoiles dans le

néant. Lorsque tu passeras près de la tanière du tigre, il s'empressera de fuir, pour ne pas regarder,

comme dans un miroir, son caractère exhaussé sur le socle de la perversité idéale. Mais, quand la fatigue

impérieuse t'ordonnera d'arrêter ta marche devant les dalles de mon palais, recouvertes de ronces et de

chardons, fais attention à tes sandales en lambeaux, et franchis, sur la pointe des pieds, l'élégance des

vestibules. Ce n'est pas une recommandation inutile. Tu pourrais éveiller ma jeune épouse et mon fils en

bas âge, couchés dans les caveaux de plomb qui longent les fondements de l'antique château. Si tu ne

prenais tes précautions d'avance, ils pourraient te faire pâlir par leurs hurlements souterrains. Quand ton

impénétrable volonté leur ôta l'existence, ils n'ignoraient pas que ta puissance est redoutable, et n'avaient

aucun doute à cet égard; mais, ils ne s'attendaient point (et leurs adieux suprêmes me confirmèrent leur

croyance) que ta Providence se serait montrée à ce point impitoyable! Quoi qu'il en soit, traverse

rapidement ces salles abandonnées et silencieuses, aux lambris d'émeraude, mais aux armoiries fanées,

où reposent les glorieuses statues de mes ancêtres. Ces corps de marbre sont irrités contre toi; évite leurs

regards vitreux. C'est un conseil que te donne la langue de leur unique et dernier descendant. Regarde

comme leur bras est levé dans l'attitude de la défense provocatrice, la tête fièrement renversée en arrière.

Sûrement ils ont deviné le mal que tu m'as fait; et, si tu passes à portée des piédestaux glacés qui

soutiennent ces blocs sculptés, la vengeance t'y attend. Si ta défense a besoin de m'objecter quelque

chose, parle. Il est trop tard pour pleurer maintenant. Il fallait pleurer dans des moments plus

convenables, quand l'occasion était propice. Si tes yeux sont enfin dessillés, juge toi-même quelles ont

été les conséquences de ta conduite. Adieu! je m'en vais respirer la brise des falaises; car, mes poumons,

à moitié étouffés, demandent à grands cris un spectacle plus tranquille et plus vertueux que le tien!

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