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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

sans cesse, circulant et se croisant en tous sens, forme une espèce de tourbillon fort agité, dont la masse
entière, sans suivre de direction bien certaine, paraît avoir un mouvement général d'évolution sur

elle-même, résultant des mouvements particuliers de circulation propre à chacune de ses parties, et dans

lequel le centre, tendant perpétuellement à se développer, mais sans cesse pressé, repoussé par l'effort

contraire des lignes environnantes qui pèsent sur lui, est constamment plus serré qu'aucune de ces lignes,

lesquelles le sont elles-mêmes d'autant plus, qu'elles sont plus voisines du centre. Malgré cette singulière

manière de tourbillonner, les étourneaux n'en fendent pas moins, avec une vitesse rare, l'air ambiant, et

gagnent sensiblement, à chaque seconde, un terrain précieux pour le terme de leurs fatigues, et le but de

leur pèlerinage. Toi, de même, ne fais pas attention à la manière bizarre dont je chante chacune de ces

strophes. Mais, sois persuadé que les accents fondamentaux de la poésie n'en conservent pas moins leur

intrinsèque droit sur mon intelligence. Ne généralisons pas des faits exceptionnels, je ne demande pas

mieux: cependant mon caractère est dans l'ordre des choses possibles. Sans doute, entre les deux termes

extrêmes de la littérature, telle que tu l'entends, et de la mienne, il en est une infinité d'intermédiaires et il

serait facile de multiplier les divisions; mais, il n'y aurait nulle utilité, et il y aurait le danger de donner

quelque chose d'étroit et de faux à une conception éminemment philosophique, qui cesse d'être

rationnelle, dès qu'elle n'est plus comprise comme elle a été imaginée, c'est-à-dire avec ampleur. Tu sais

allier l'enthousiasme et le froid intérieur, observateur d'une humeur concentrée; enfin, pour moi, je te

trouve parfait ... Et tu ne veux pas me comprendre! Si tu n'es pas en bonne santé, suis mon conseil (c'est

le meilleur que je possède à ta disposition), et va faire une promenade dans la campagne. Triste

compensation, qu'en dis-tu? Lorsque tu auras pris l'air, reviens me trouver: tes sens seront plus reposés.

Ne pleure plus; je ne voulais pas te faire de la peine. N'est-il pas vrai, mon ami, que, jusqu'à un certain

point, ta sympathie est acquise à mes chants? Or, qui t'empêche de franchir les autres degrés? La

frontière entre ton goût et le mien est invisible; tu ne pourras jamais la saisir: preuve que cette frontière

elle-même n'existe pas. Réfléchis donc qu'alors (je ne fais ici qu'effleurer la question) il ne serait pas

impossible que tu eusses signé un traité d'alliance avec l'obstination, cette agréable fille du mulet, source

si riche d'intolérance. Si je ne savais pas que tu n'étais pas un sot, je ne te ferais pas un semblable

reproche. Il n'est pas utile pour toi que tu t'encroûtes dans la cartilagineuse carapace d'un axiome que tu

crois inébranlable. Il y a d'autres axiomes aussi qui sont inébranlables, et qui marchent parallèlement

avec le tien. Si tu as un penchant marqué pour le caramel (admirable farce de la nature), personne ne le

concevra comme un crime; mais, ceux dont l'intelligence, plus énergique et capable de plus grandes

choses, préfère le poivre et l'arsenic, ont de bonnes raisons pour agir de la sorte, sans avoir l'intention

d'imposer leur pacifique domination à ceux qui tremblent de peur devant une musaraigne ou l'expression

parlante des surfaces d'un cube. Je parle par expérience, sans venir jouer ici le rôle de provocateur. Et, de

même que les rotifères et les tardigrades peuvent être chauffés à une température voisine de l'ébullition,

sans perdre nécessairement leur vitalité, il en sera de même pour toi, si tu sais t'assimiler, avec

précaution, l'âcre sérosité suppurative qui se dégage avec lenteur de l'agacement que causent mes

intéressantes élucubrations. Eh! quoi, n'est-on pas parvenu à greffer sur le dos d'un rat vivant la queue

détachée du corps d'un autre rat? Essaie donc pareillement de transporter dans ton imagination les

diverses modifications de ma raison cadavérique. Mais, sois prudent. A l'heure que j'écris, de nouveaux

frissons parcourent l'atmosphère intellectuelle: il ne s'agit que d'avoir le courage de les regarder en face.

Pourquoi fais-tu cette grimace? Et même tu l'accompagnes d'un geste que l'on ne pourrait imiter qu'après

un long apprentissage. Sois persuadé que l'habitude est nécessaire en tout; et, puisque la répulsion

instinctive, qui s'était déclarée dès les premières pages, a notablement diminué de profondeur, en raison

inverse de l'application à la lecture, comme un furoncle qu'on incise, il faut espérer, quoique ta tête soit

encore malade, que ta guérison ne tardera certainement pas à rentrer dans sa dernière période. Pour moi,

il est indubitable que tu vogues déjà en pleine convalescence; cependant ta figure est restée bien maigre,

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