bibliotheq.net - littérature française
 

Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

je n'ignore pas (moi, aussi, je suis savant) qu'un jour, parce qu'il m'avait arrêté la main, au moment où je
levais mon poignard pour percer le sein d'une femme, je le saisis par les cheveux avec un bras de fer, et

le fis tournoyer dans l'air avec une telle vitesse, que la chevelure me resta dans la main, et que son corps,

lancé par la force centrifuge, alla cogner contre le tronc d'un chêne ... Je n'ignore pas qu'un jour sa

chevelure me resta dans la main. Moi, aussi, je suis savant. Oui, oui, j'ai déjà dit comment il s'appelle. Je

n'ignore pas qu'un jour j'accomplis un acte infâme, tandis que son corps était lancé par la force

centrifuge. Il avait quatorze ans. Quand, dans un accès d'aliénation mentale, je cours à travers les

champs, en tenant, pressée sur mon coeur, une chose sanglante que je conserve depuis longtemps,

comme une relique vénérée, les petits enfants qui me poursuivent ... les petits enfants et les vieilles

femmes qui me poursuivent à coups de pierre, poussent ces gémissements lamentables: «Voilà la

chevelure de Falmer.» Éloignez, éloignez donc cette tête chauve, polie comme la carapace de la tortue.

Une chose sanglante. Mais c'est moi-même qui parle. Sa figure ovale, ses traits majestueux. Or, je crois

en effet qu'il était plus faible. Les vieilles femmes et les petits enfants. Or, je crois en effet ... qu'est-ce

que je voulais dire?... or, je crois en effet qu'il était plus faible. Avec un bras de fer. Ce choc, ce choc

l'a-t-il tué? Ses os ont-ils été brisés contre l'arbre ... irréparablement? L'a-t-il tué, ce choc engendré par la

vigueur d'un athlète? A-t-il conservé la vie, quoique ses os se soient irréparablement brisés ...

irréparablement? Ce choc l'a-t-il tué? Je crains de savoir ce dont mes yeux fermés ne furent pas témoins.

En effet ... Surtout ses cheveux blonds. En effet, je m'enfuis au loin avec une conscience désormais

implacable. Il avait quatorze ans. Avec une conscience désormais implacable. Chaque nuit. Lorsqu'un

jeune homme, qui aspire à la gloire, dans un cinquième étage, penché sur sa table de travail, à l'heure

silencieuse de minuit, perçoit un bruissement qu'il ne sait à quoi attribuer, il tourne, de tous les côtés, sa

tête, alourdie par la méditation et les manuscrits poudreux; mais, rien, aucun indice surpris ne lui révèle

la cause de ce qu'il entend si faiblement, quoique cependant il l'entende. Il s'aperçoit, enfin, que la fumée

de sa bougie, prenant son essor vers le plafond, occasionne, à travers l'air ambiant, les vibrations presque

imperceptibles d'une feuille de papier accrochée à un clou figé contre la muraille. Dans un cinquième

étage. De même qu'un jeune homme, qui aspire à la gloire, entend un bruissement qu'il ne sait à quoi

attribuer, ainsi j'entends une voix mélodieuse qui prononce à mon oreille: «Maldoror!» Mais, avant de

mettre fin à sa méprise, il croyait entendre les ailes d'un moustique ... penché sur sa table de travail.

Cependant, je ne rêve pas; qu'importe que je sois étendu sur mon lit de satin? Je fais avec sang-froid la

perspicace remarque que j'ai les yeux ouverts, quoiqu'il soit l'heure des dominos roses et des bals

masqués. Jamais ... oh! non, jamais! une voix mortelle ne fit entendre ces accents séraphiques, en

prononçant, avec tant de douloureuse élégance, les syllabes de mon nom! Les ailes d'un moustique ...

Comme sa voix est bienveillante. M'a-t-il donc pardonné? Son corps alla cogner contre le tronc d'un

chêne ... «Maldoror!»

FIN DU QUATRIÈME CHANT

CHANT CINQUIÈME

Que le lecteur ne se fâche pas contre moi, si ma prose n'a pas le bonheur de lui plaire. Tu soutiens que
mes idées sont au moins singulières. Ce que tu dis là, homme respectable, est la vérité; mais, une vérité

partiale. Or, quelle source abondante d'erreurs et de méprises n'est pas toute vérité partiale! Les bandes

d'étourneaux ont une manière de voler qui leur est propre, et semble soumise à une tactique uniforme et

régulière, telle que serait celle d'une troupe disciplinée, obéissant avec précision à la voix d'un seul chef.

C'est à la voix de l'instinct que les étourneaux obéissent, et leur instinct les porte à se rapprocher toujours

du centre du peloton, tandis que la rapidité de leur vol les emporte sans cesse au delà; en sorte que cette

multitude d'oiseaux, ainsi réunis par une tendance commune vers le même point aimanté, allant et venant

< page précédente | 75 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.