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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

entrait brusquement, chargé de pinces, de tenailles et de divers instruments de supplice. Les cris que
m'arrachaient les tortures les laissaient inébranlables: la perte abondante de mon sang les faisait sourire.

O mon frère, je t'ai pardonné, toi la cause première de tous mes maux! Se peut-il qu'une rage aveugle ne

puisse enfin dessiller ses propres yeux! J'ai fait beaucoup de réflexions, dans ma prison éternelle. Quelle

devint ma haine générale contre l'humanité, tu le devines. L'étiolement progressif, la solitude du corps et

de l'âme ne m'avaient pas fait perdre encore toute ma raison, au point de garder du ressentiment contre

ceux que je n'avais cessé d'aimer: triple carcan dont j'étais l'esclave. Je parvins, par la ruse, à recouvrer

ma liberté! Dégoûté des habitants du continent, qui, quoiqu'ils s'intitulassent mes semblables, ne

paraissaient pas jusqu'ici me ressembler en rien (s'ils trouvaient que je leur ressemblasse, pourquoi me

faisaient-ils du mal?), je dirigeai ma course vers les galets de la plage, fermement résolu à me donner la

mort, si la mer devait m'offrir les réminiscences antérieures d'une existence fatalement vécue. En

croiras-tu tes propres yeux? Depuis le jour que je m'enfuis de la maison paternelle, je ne me plains pas

autant que tu le penses d'habiter la mer et ses grottes de cristal. La Providence, comme tu le vois, m'a

donné en partie l'organisation du cygne. Je vis en paix avec les poissons, et ils me procurent la nourriture

dont j'ai besoin, comme si j'étais leur monarque. Je vais pousser un sifflement particulier, pourvu que

cela ne te contrarie pas, et tu vas voir comme ils vont reparaître.» Il arriva comme il le prédit. Il reprit sa

royale natation, entouré de son cortège de sujets. Et, quoiqu'au bout de quelques secondes, il eût

complètement disparu à mes yeux, avec une longue-vue, je pus encore le distinguer, aux dernières limites

de l'horizon. Il nageait, d'une main, et, de l'autre, essuyait ses yeux, qu'avait injectés de sang la contrainte

terrible de s'être approché de la terre ferme. Il avait agi ainsi pour me faire plaisir. Je rejetai l'instrument

révélateur contre l'escarpement à pic; il bondit de roche en roche, et ses fragments épars, ce sont les

vagues qui le reçurent: tels furent la dernière démonstration et le suprême adieu par lesquels je m'inclinai,

comme dans un rêve, devant une noble et infortunée intelligence! Cependant, tout était réel dans ce qui

s'était passé, pendant ce soir d'été.

* * * * *

Chaque nuit, plongeant l'envergure de mes ailes dans ma mémoire agonisante, j'évoquais le souvenir de
Falmer ... chaque nuit. Ses cheveux blonds, sa figure ovale, ses traits majestueux étaient encore

empreints dans mon imagination, indestructiblement ... surtout ses cheveux blonds. Éloignez, éloignez

donc cette tête sans chevelure, polie comme la carapace de la tortue. Il avait quatorze ans, et je n'avais

qu'un an de plus. Que cette lugubre voix se taise. Pourquoi vient-elle me dénoncer? Mais c'est moi-même

qui parle. Me servant de ma propre langue pour émettre ma pensée, je m'aperçois que mes lèvres

remuent, et que c'est moi-même qui parle. Et, c'est moi-même qui, racontant une histoire de ma jeunesse,

et sentant le remords pénétrer dans mon coeur ... c'est moi-même, à moins que je ne me trompe ... c'est

moi-même qui parle. Je n'avais qu'un an de plus. Quel est donc celui auquel je fais allusion? C'est un ami

que je possédais dans les temps passés, je crois. Oui, oui, j'ai déjà dit comment il s'appelle ... je ne veux

pas épeler de nouveau ces six lettres, non, non. Il n'est pas utile non plus de répéter que j'avais un an de

plus. Qui le sait? Répétons-le, cependant, mais, avec un pénible murmure: je n'avais qu'un an de plus.

Même alors, la prééminence de ma force physique était plutôt un motif de soutenir, à travers le rude

sentier de ma vie, celui qui s'était donné à moi, que de maltraiter un être visiblement plus faible. Or, je

crois en effet qu'il était plus faible ... Même alors. C'est un ami que je possédais dans les temps passés, je

crois. La prééminence de ma force physique ... chaque nuit ... Surtout ses cheveux blonds. Il existe plus

d'un être humain qui a vu des têtes chauves: la vieillesse, la maladie, la douleur (les trois ensemble ou

prises séparément) expliquent ce phénomène négatif d'une manière satisfaisante. Telle est, du moins, la

réponse que me ferait un savant, si je l'interrogeais là-dessus. La vieillesse, la maladie, la douleur. Mais

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