bibliotheq.net - littérature française
 

Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

poissons, mais que ma vue se portait, de beaucoup plus, en avant.» De telle manière que, quant à ce qui
me concerne, tournant machinalement les yeux du côté de l'envergure remarquable de ces puissantes

bouches, je me disais, en moi-même, qu'à moins qu'on ne trouvât dans la totalité de l'univers un pélican,

grand comme une montagne ou au moins comme un promontoire (admirez, je vous prie, la finesse de la

restriction qui ne perd aucun pouce de terrain), aucun bec d'oiseau de proie ou mâchoire d'animal

sauvage ne serait jamais capable de surpasser, ni même d'égaler, chacun de ces cratères béants, mais trop

lugubres. Et, cependant, quoique je réserve une bonne part au sympathique emploi de la métaphore (cette

figure de réthorique rend beaucoup plus de services aux aspirations humaines vers l'infini que ne

s'efforcent de se le figurer ordinairement ceux qui sont imbus de préjugés ou d'idées fausses, ce qui est la

même chose), il n'en est pas moins vrai que la bouche risible de ces paysans reste encore assez large pour

avaler trois cachalots. Raccourcissons davantage notre pensée, soyons sérieux, et contentons-nous de

trois petits éléphants qui viennent à peine de naître. D'une seule brassée, l'amphibie laissait après lui un

kilomètre de sillon écumeux. Pendant le très court moment où le bras tendu en avant reste suspendu dans

l'air, avant qu'il s'enfonce de nouveau, ses doigts écartés, réunis à l'aide d'un repli de la peau, à forme de

membrane, semblaient s'élancer vers les hauteurs de l'espace, et prendre les étoiles. Debout sur le roc, je

me servis de mes mains comme d'un porte-voix, et je m'écriai, pendant que les crabes et les écrevisses

s'enfuyaient vers l'obscurité des plus secrètes crevasses: «O toi, dont la natation l'emporte sur le vol des

longues ailes de la frégate, si tu comprends encore la signification des grands éclats de voix que, comme

fidèle interprétation de sa pensée intime, lance avec force l'humanité, daigne t'arrêter, un instant, dans ta

marche rapide, et raconte-moi sommairement les phases de ta véridique histoire. Mais, je t'avertis que tu

n'as pas besoin de m'adresser la parole, si ton dessein audacieux est de faire naître en moi l'amitié et la

vénération que je sentis pour toi, dès que je te vis, pour la première fois, accomplissant, avec la grâce et

la force du requin, ton pèlerinage indomptable et rectiligne.» Un soupir, qui me glaça les os, et qui fit

chanceler le roc sur lequel je reposai la plante de mes pieds (à moins que ce ne fût moi-même qui

chancelai, par la rude pénétration des ondes sonores, qui portaient à mon oreille un tel cri de désespoir),

s'étendit jusqu'aux entrailles de la terre: les poissons plongèrent sous les vagues, avec le bruit de

l'avalanche. L'amphibie n'osa pas trop s'avancer jusqu'au rivage; mais, dès qu'il se fut assuré que sa voix

parvenait assez distinctement jusqu'à mon tympan, il réduisit le mouvement de ses membres palmés, de

manière à soutenir son buste, couvert de goëmons, au-dessus des flots mugissants. Je le vis incliner son

front, comme pour invoquer, par un ordre solennel, la meute errante des souvenirs. Je n'osais pas

l'interrompre dans cette occupation, saintement archéologique: plongé dans le passé, il ressemblait à un

écueil. Il prit enfin la parole en ces termes: «Le scolopendre ne manque pas d'ennemis; la beauté

fantastique de ses pattes innombrables, au lieu de lui attirer la sympathie des animaux, n'est, peut-être,

pour eux, que le puissant stimulant d'une jalouse irritation. Et, je ne serais pas étonné d'apprendre que cet

insecte est en butte aux haines les plus intenses. Je te cacherai le lieu de ma naissance, qui n'importe pas à

mon récit: mais, la honte qui rejaillirait sur ma famille importe à mon devoir. Mon père et ma mère (que

Dieu leur pardonne!), après un an d'attente, virent le ciel exaucer leurs voeux: deux jumeaux, mon frère

et moi, parurent à la lumière. Raison de plus pour s'aimer. Il n'en fut pas ainsi que je parle. Parce que

j'étais le plus beau des deux, et le plus intelligent, mon frère me prit en haine, et ne se donna pas la peine

de cacher ses sentiments: c'est pourquoi, mon père et ma mère firent rejaillir sur moi la plus grande partie

de leur amour, tandis que, par mon amitié sincère et constante, j'efforçai d'apaiser une âme, qui n'avait

pas le droit de se révolter, contre celui qui avait été tiré de la même chair. Alors, mon frère ne connut

plus de bornes à sa fureur, et me perdit, dans le coeur de nos parents communs, par les calomnies les plus

invraisemblables. J'ai vécu, pendant quinze ans, dans un cachot, avec des larves et de l'eau fangeuse pour

toute nourriture. Je ne te raconterai pas en détail les tourments inouïs que j'ai prouvés, dans cette longue

séquestration injuste. Quelquefois, dans un moment de la journée, un des trois bourreaux, à tour de rôle,

< page précédente | 73 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.