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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

comparaisons lentement et avec beaucoup de magnificence (mais qui dispose de son temps?), pour que
chacun comprenne davantage, sinon mon épouvante, du moins ma stupéfaction, quand, un soir d'été,

comme le soleil semblait s'abaisser à l'horizon, je vis nager, sur la mer, avec de larges pattes de canard à

la place des extrémités des jambes et des bras, porteur d'une nageoire dorsale, proportionnellement aussi

longue et aussi effilée que celle des dauphins, un être humain, aux muscles vigoureux, et que des bancs

nombreux de poissons (je vis, dans ce cortège, entre autres habitants des eaux, la torpille, l'anarnak

groënlandais et la scorpène-horrible) suivaient avec les marques très ostensibles de la plus grande

admiration. Quelquefois il plongeait, et son corps visqueux reparaissait presque aussitôt, à deux cents

mètres de distance. Les marsouins, qui n'ont pas volé, d'après mon opinion, la réputation de bons

nageurs, pouvaient à peine suivre de loin cet amphibie de nouvelle espèce. Je ne crois pas que le lecteur

ait lieu de se repentir, s'il prête à ma narration, moins le nuisible obstacle d'une crédulité stupide, que le

suprême service d'une confiance profonde, qui discute légalement, avec une secrète sympathie, les

mystères poétiques, trop peu nombreux, à son propre avis, que je me charge de lui révéler, quand, chaque

fois, l'occasion s'en présente, comme elle s'est inopinément aujourd'hui présentée, intimement pénétrée

des toniques senteurs des plantes aquatiques, que la brise fraîchissante transporte dans cette strophe, qui

contient un monstre, qui s'est approprié les marques distinctives de la famille des palmipèdes. Qui parle

ici d'appropriation? Que l'on sache bien que l'homme, par sa nature multiple et complexe, n'ignore pas les

moyens d'en élargir encore les frontières; il vit dans l'eau, comme l'hippocampe; à travers les couches

supérieures de l'air, comme l'orfraie; et sous la terre, comme la taupe, le cloporte et la sublimité du

vermiceau. Tel est dans sa forme, plus ou moins concise (mais plus, que moins), l'exact critérium de la

consolation extrêmement fortifiante que je m'efforçais de faire naître dans mon esprit, quand je songeais

que l'être humain que j'apercevais à une grande distance nager des quatre membres, à la surface des

vagues, comme jamais cormoran le plus superbe ne le fit, n'avait, peut-être, acquis le nouveau

changement des extrémités de ses bras et de ses jambes, que comme l'expiatoire châtiment de quelque

crime inconnu. Il n'était pas nécessaire que je me tourmentasse la tête pour fabriquer d'avance les

mélancoliques pilules de la pitié; car, je ne savais pas que cet homme, dont les bras frappaient

alternativement l'onde amère, tandis que ses jambes, avec une force pareille à celle que possèdent les

défenses en spirale du narval, engendraient le recul des couches aquatiques, ne s'était pas plus

volontairement approprié ces extraordinaires formes, qu'elles ne lui avaient été imposées comme

supplice. D'après ce que j'appris plus tard, voici la simple vérité: la prolongation de l'existence, dans cet

élément fluide, avait insensiblement amené, dans l'être humain qui s'était lui-même exilé des continents

rocailleux, les changements importants, mais non pas essentiels, que j'avais remarqués, dans l'objet qu'un

regard passablement confus m'avait fait prendre, dès les moments primordiaux de son apparition (par une

inqualifiable légèreté, dont les écarts engendrent le sentiment si pénible que comprendront facilement les

psychologistes et les amants de la prudence) pour un poisson, à forme étrange, non encore décrit dans les

classifications des naturalistes; mais, peut-être, dans leurs ouvrages posthumes, quoique je n'eusse pas

l'excusable prétention de pencher vers cette dernière supposition, imaginée dans de trop hypothétiques

conditions. En effet, cet amphibie (puisque amphibie il y a, sans qu'on puisse affirmer le contraire) n'était

visible que pour moi seul, abstraction faite des poissons et des cétacés; car, je m'aperçus que quelques

paysans, qui s'étaient arrêtés à contempler mon visage, troublé par ce phénomène surnaturel, et qui

cherchaient inutilement à s'expliquer pourquoi mes yeux étaient constamment fixés, avec une

persévérance qui paraissait invincible, et qui ne l'était pas en réalité, sur un endroit de la mer où ils ne

distinguaient, eux, qu'une quantité appréciable et limitée de bancs de poissons de toutes les espèces,

distendaient l'ouverture de leur bouche grandiose, peut-être autant qu'une baleine. «Cela les faisait

sourire, mais non, comme à moi, pâlir, disaient-ils dans leur pittoresque langage; et ils n'étaient pas assez

bêtes pour ne pas remarquer que, précisément, je ne regardais pas les évolutions champêtres des

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