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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

sa place, voilà qu'il me renvoie le même signe ... Le secret est découvert; mais, ce n'est pas, je le dis avec
franchise, à ma plus grande satisfaction. Tout est expliqué, les grands comme les petits détails; ceux-ci

sont indifférents à remettre devant l'esprit, comme, par exemple, l'arrachement des yeux à la femme

blonde: cela n'est presque rien!... Ne me rappelais-je donc pas que, moi aussi, j'avais été scalpé, quoique

ce ne fût que pendant cinq ans (le nombre exact du temps m'avait failli), que j'avais enfermé un être

humain dans une prison, pour être témoin du spectacle de ses souffrances, parce qu'il m'avait refusé, à

juste titre, une amitié qui ne s'accorde pas à des êtres comme moi? Puisque je fais semblant d'ignorer que

mon regard peut donner la mort, même aux planètes qui tournent dans l'espace, il n'aura pas tort, celui

qui prétendra que je ne possède pas la faculté des souvenirs. Ce qui me reste à faire, c'est de briser cette

glace, en éclats, à l'aide d'une pierre ... Ce n'est pas la première fois que le cauchemar de la perte

momentanée de la mémoire établit sa demeure dans mon imagination, quand, par les inflexibles lois de

l'optique, il m'arrive d'être placé devant la méconnaissance de ma propre image!

* * * * *

Je m'étais endormi sur la falaise. Celui qui, pendant un jour, a poursuivi l'autruche à travers le désert,
sans pouvoir l'atteindre, n'a pas eu le temps de prendre de la nourriture et de fermer les yeux. Si c'est lui

qui me lit, il est capable de deviner, à la rigueur, quel sommeil s'appesantit sur moi. Mais, quand la

tempête a poussé verticalement un vaisseau, avec la paume de sa main, jusqu'au fond de la mer; si, sur le

radeau, il ne reste plus de tout l'équipage qu'un seul homme, rompu par les fatigues et les privations de

toute espèce; si la lame le ballotte, comme une épave, pendant des heures plus prolongées que la vie

d'homme; et, si, une frégate, qui sillonne plus tard ces parages de désolation d'une carène fendue,

aperçoit le malheureux qui promène sur l'océan sa carcasse décharnée, et lui porte un secours qui a failli

être tardif, je crois que ce naufragé devinera mieux encore à quel degré fut porté l'assoupissement de mes

sens. Le magnétisme et le chloroforme, quand ils s'en donnent la peine, savent quelquefois engendrer

pareillement de ces catalepsies léthargiques. Elles n'ont aucune ressemblance avec la mort: ce serait un

grand mensonge de le dire. Mais arrivons tout de suite au rêve, afin que les impatients, affamés de ces

sortes de lectures, ne se mettent pas à rugir, comme un banc de cachalots macrocéphales qui se battent

entre eux pour une femelle enceinte. Je rêvais que j'étais entré dans le corps d'un pourceau, qu'il ne

m'était pas facile d'en sortir, et que je vautrais mes poils dans les marécages les plus fangeux. Était-ce

comme une récompense? Objet de mes voeux, je n'appartenais plus à l'humanité! Pour moi, j'entendis

l'interprétation ainsi, et j'en éprouvai une joie plus que profonde. Cependant, je recherchais activement

quel acte de vertu j'avais accompli pour mériter, de la part de la Providence, cette insigne faveur.

Maintenant que j'ai repassé dans ma mémoire les diverses phases de cet aplatissement épouvantable

contre le ventre du granit, pendant lequel la marée, sans que je m'en aperçusse, passa, deux fois, sur ce

mélange irréductible de matière morte et de chair vivante, il n'est peut-être pas sans utilité de proclamer

que cette dégradation n'était probablement qu'une punition, réalisée sur moi par la justice divine. Mais,

qui connaît ses besoins intimes ou la cause de ses joies pestilentielles? La métamorphose ne parut jamais

à mes yeux que comme le haut et magnanime retentissement d'un bonheur parfait, que j'attendais depuis

longtemps. Il était enfin venu, le jour où je fus un pourceau! J'essayais mes dents sur l'écorce des arbres;

mon groin, je le contemplais avec délice. Il ne restait plus la moindre parcelle de divinité: je sus élever

mon âme jusqu'à l'excessive hauteur de cette volupté ineffable. Écoutez-moi donc, et ne rougissez pas,

inépuisables caricatures du beau, qui prenez au sérieux le braiement risible de votre âme, souverainement

méprisable; et qui ne comprenez pas pourquoi le Tout-Puissant, dans un rare moment de bouffonnerie

excellente, qui, certainement, ne dépasse pas les grandes lois générales du grotesque, prit, un jour, le

mirifique plaisir de faire habiter une planète par des êtres singuliers et microcosmiques, qu'on appelle

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