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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

ennemi, comme le souvenir enivrant de sa victoire, il est presque extrêmement possible que, quand même
on n'aurait étudié la loi des probabilités que sous le rapport des mathématiques (or, on sait que l'analogie

transporte facilement l'application de cette loi dans les autres domaines de l'intelligence), ta crainte

légitime, mais un peu exagérée, d'un refroidissement partiel ou total, ne refuserait pas l'occasion

importante, et même unique, qui se présenterait d'une manière si opportune, quoique brusque, de

préserver les diverses parties de ta cervelle du contact de l'atmosphère, surtout pendant l'hiver, par une

coiffure qui, à bon droit, t'appartient, puisqu'elle est naturelle, et qu'il te serait permis, en outre (il serait

incompréhensible que tu le niasses), de garder constamment sur la tête, sans courir les risques toujours

désagréables, d'enfreindre les règles les plus simples d'une convenance élémentaire. N'est-il pas vrai que

tu m'écoutes avec attention? Si tu m'écoutes davantage, ta tristesse sera loin de se détacher de l'intérieur

de tes narines rouges. Mais, comme je suis très impartial, et que je ne te déteste pas autant que je le

devrais (si je me trompe, dis-le moi), tu prêtes, malgré toi, l'oreille à mes discours, comme poussé par

une force supérieure. Je ne suis pas si méchant que toi: voilà pourquoi tort génie s'incline de lui-même

devant le mien ... En effet, je ne suis pas si méchant que toi! Tu viens de jeter un regard sur la cité bâtie

sur le flanc de cette montagne. Et maintenant, que vois-je?... Tous les habitants sont morts! J'ai de

l'orgueil comme un autre, et c'est un vice de plus, que d'en avoir peut-être davantage. Eh bien, écoute ...

écoute, si l'aveu d'un homme, qui se rappelle avoir vécu un demi-siècle sous la forme de requin dans les

courants sous-marins qui longent les côtes de l'Afrique, t'intéresse assez vivement pour lui prêter ton

attention, sinon avec amertume, du moins sans la faute irréparable de montrer le dégoût que je t'inspire.

Je ne jetterai pas à tes pieds le masque de la vertu, pour paraître à tes yeux tel que je suis; car, je ne l'ai

jamais porté (si, toutefois, c'est là une excuse); et, dès les premiers instants, si tu remarques mes traits

avec attention, tu me reconnaîtras comme ton disciple respectueux dans la perversité, mais, non pas,

comme ton rival redoutable. Puisque je ne te dispute pas la palme du mal, je ne crois pas qu'un autre le

fasse: il devrait s'égaler auparavant à moi, ce qui n'est pas facile ... Écoute, à moins que tu ne sois la

faible condensation d'un brouillard (tu caches ton corps quelque part, et je ne puis le rencontrer): un

matin, que je vis une petite fille qui se penchait sur un lac, pour cueillir un lotus rose, elle affermit ses

pas, avec une expérience précoce; elle se penchait vers les eaux, quand ses yeux rencontrèrent mon

regard (il est vrai que, de mon côté, ce n'était pas sans préméditation). Aussitôt, elle chancela comme le

tourbillon qu'engendre la marée autour d'un roc, ses jambes fléchirent, et chose merveilleuse à voir,

phénomène qui s'accomplit avec autant de véracité que je cause avec toi, elle tomba jusqu'au fond du lac:

conséquence étrange, elle ne cueillit plus aucune nymphéacée. Que fait-elle au dessous?... je ne m'en suis

pas informé. Sans doute, sa volonté, qui s'est rangée sous le drapeau de la délivrance, livre des combats

acharnés contre la pourriture! Mais toi, ô mon maître, sous ton regard, les habitants des cités sont

subitement détruits, comme un tertre de fourmis qu'écrase le talon de l'éléphant. Ne viens-je pas d'être

témoin d'un exemple démonstrateur? Vois ... la montagne n'est plus joyeuse ... elle restent isolée comme

un vieillard. C'est vrai, les maisons existent; mais ce n'est pas un paradoxe d'affirmer, à voix basse, que tu

ne pourrais en dire autant de ceux qui n'y existent plus. Déjà, les émanations des cadavres viennent

jusqu'à moi. Ne les sens-tu pas? Regarde ces oiseaux de proie, qui attendent que nous nous éloignions,

pour commencer ce repas géant; il en vient un nuage perpétuel des quatre coins de l'horizon. Hélas! ils

étaient déjà venus, puisque je vis leurs ailes rapaces tracer, au-dessus de toi, le monument des spirales,

comme pour t'exciter de hâter le crime. Ton odorat ne reçoit-il donc pas le moindre effluve? L'imposteur

n'est pas autre chose ... Tes nerfs olfactifs sont enfin ébranlés par la perception d'atomes aromatiques:

ceux-ci s'élèvent de la cité anéantie, quoique je n'aie pas besoin de te l'apprendre ... Je voudrais embrasser

tes pieds, mais mes bras n'entrelacent qu'une transparente vapeur. Cherchons ce corps introuvable, que

cependant mes yeux aperçoivent: il mérite, de ma part, les marques les plus nombreuses d'une admiration

sincère. Le fantôme se moque de moi: il m'aide à chercher son propre corps. Si je lui fais signe de rester à

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