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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

m'étonne!» Cette fois-ci, je m'éloignai définitivement; mais, la plante des pieds ne pouvait pas se poser
d'une manière sûre: un autre aurait pu ne pas s'en apercevoir! Le loup ne passe plus sous la potence

qu'élevèrent, un jour de printemps, les mains entrelacées d'une épouse et d'une mère, comme quand il

faisait prendre, à son imagination charmée, le chemin d'un repas illusoire. Quand il voit, à l'horizon, cette

chevelure noire, balancée par le vent, il n'encourage pas sa force d'inertie, et prend la fuite avec une

vitesse incomparable! Faut-il voir, dans ce phénomène psychologique, une intelligence supérieure à

l'ordinaire instinct des mammifères? Sans rien certifier et même sans rien prévoir, il me semble que

l'animal a compris ce que c'est que le crime! Comment ne le comprendrait-il pas, quand des êtres

humains, eux-mêmes, ont rejeté, jusqu'à ce point indescriptible, l'empire de la raison, pour ne laisser

subsister, à la place de cette reine détrônée, qu'une vengeance farouche!

* * * * *

Je suis sale. Les poux me rongent. Les pourceaux, quand ils me regardent, vomissent. Les croûtes et les
escarres de la lèpre ont écaillé ma peau, couverte de pus jaunâtre. Je ne connais pas l'eau des fleuves, ni

la rosée des nuages. Sur ma nuque, comme sur un fumier, pousse un énorme champignon, aux

pédoncules ombellifères. Assis sur un meuble informe, je n'ai pas bougé mes membres depuis quatre

siècles. Mes pieds ont pris racine dans le sol et composent, jusqu'à mon ventre, une sorte de végétation

vivace, remplie d'ignobles parasites, qui ne dérive pas encore de la plante, et qui n'est plus de la chair.

Cependant mon coeur bat. Mais comment battrait-il, si la pourriture et les exhalaisons de mon cadavre (je

n'ose pas dire corps) ne le nourrissaient abondamment? Sous mon aisselle gauche, une famille de

crapauds a pris résidence et, quand l'un d'eux remue, il me fait des chatouilles. Prenez garde qu'il ne s'en

échappe un, et ne vienne gratter, avec sa bouche, le dedans de votre oreille: il serait ensuite capable

d'entrer dans votre cerveau. Sous mon aisselle droite, il y a un caméléon qui leur fait une chasse

perpétuelle, afin de ne pas mourir de faim: il faut que chacun vive. Mais quand un parti déjoue

complètement les ruses de l'autre, ils ne trouvent rien de mieux que de ne pas se gêner, et sucent la

graisse délicate qui couvre mes côtes: j'y suis habitué. Une vipère méchante a dévoré ma verge et a pris

sa place: elle m'a rendu eunuque, cette infâme. Oh! si j'avais pu me défendre avec mes bras paralysés;

mais, je crois plutôt qu'ils se sont changés en bûches. Quoi qu'il en soit, il importe de constater que le

sang ne vient plus y promener sa rougeur. Deux petits hérissons, qui ne croissent plus, ont jeté à un

chien, qui n'a pas refusé, l'intérieur de mes testicules: l'épiderme soigneusement lavé, ils ont logé dedans.

L'anus a été intercepté par un crabe; encouragé par mon inertie, il garde l'entrée avec ses pinces, et me

fait beaucoup de mal! Deux méduses ont franchi les mers, immédiatement alléchées par un espoir qui ne

fut pas trompé. Elles ont regardé avec attention les deux parties charnues qui forment le derrière humain,

et, se cramponnant à leur galbe convexe, elles les ont tellement écrasées par une pression constante, que

les deux morceaux de chair ont disparu, tandis qu'il est resté deux monstres, sortis du royaume de la

viscosité, égaux par la couleur, la forme et la férocité. Ne parlez pas de ma colonne vertébrale, puisque

c'est un glaive. Oui, oui ... je n'y faisais pas attention ... votre demande est juste. Vous désirez savoir,

n'est-ce pas, comment il se trouve implanté verticalement dans mes reins? Moi-même, je ne me le

rappelle pas très clairement; cependant, si je me décide à prendre pour un souvenir ce qui n'est peut-être

qu'un rêve, sachez que l'homme, quand il a su que j'avais fait voeu de vivre avec la maladie et

l'immobilité jusqu'à ce que j'eusse vaincu le Créateur, marcha, derrière moi, sur la pointe des pieds, mais,

non pas si doucement, que je ne l'entendisse. Je ne perçus plus rien, pendant un instant qui ne fut pas

long. Ce poignard aigu s'enfonça jusqu'au manche, entre les deux épaules du taureau des fêtes, et son

ossature frissonna, comme un tremblement de terre. La lame adhère si fortement au corps, que personne,

jusqu'ici, n'a pu l'extraire. Les athlètes, les mécaniciens, les philosophes, les médecins ont essayé, tour à

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