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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

lac dans une ceinture d'îles de corail, au lieu d'unir nos forces respectives pour nous défendre contre le
hasard et l'infortune, nous nous écartons, avec le tremblement de la haine, en prenant deux routes

opposées, comme si nous nous étions réciproquement blessés avec la pointe d'une dague! On dirait que

l'un comprend le mépris qu'il inspire à l'autre; poussés par le mobile d'une dignité relative, nous nous

empressons de ne pas induire en erreur notre adversaire; chacun reste de son côté et n'ignore pas que la

paix proclamée serait impossible à conserver. Eh bien, soit! que ma guerre contre l'homme s'éternise,

puisque chacun reconnaît dans l'autre sa propre dégradation ... puisque les deux sont ennemis mortels.

Que je doive remporter une victoire désastreuse ou succomber, le combat sera beau: moi, seul, contre

l'humanité. Je ne me servirai pas d'armes construites avec le bois ou le fer; je repousserai du pied les

couches de minéraux extraites de la terre: la sonorité puissante et séraphique de la harpe deviendra, sous

mes doigts, un talisman redoutable. Dans plus d'une embuscade, l'homme, ce singe sublime, a déjà percé

ma poitrine de sa lance de porphyre: un soldat ne montre pas ses blessures, pour si glorieuses qu'elles

soient. Cette guerre terrible jettera la douleur dans les deux partis: deux amis qui cherchent obstinément à

se détruire, quel drame!

* * * * *

Deux piliers, qu'il n'était pas difficile et encore moins possible de prendre pour des baobabs,
s'apercevaient dans la vallée, plus grands que deux épingles. En effet, c'étaient deux tours énormes. Et,

quoique deux baobabs, au premier coup d'oeil, ne ressemblent pas à deux épingles, ni même à deux tours,

cependant, en employant habilement les ficelles de la prudence, on peut affirmer, sans crainte d'avoir tort

(car, si cette affirmation était accompagnée d'une seule parcelle de crainte, ce ne serait plus une

affirmation; quoiqu'un même nom exprime ces deux phénomènes de l'âme qui présentent des caractères

assez tranchés pour ne pas être confondus légèrement) qu'un baobab ne diffère pas tellement d'un pilier,

que la comparaison soit défendue entre ces formes architecturales ... ou géométriques ... ou l'une et l'autre

... ou ni l'une ni l'autre ... ou plutôt formes élevées et massives. Je viens de trouver, je n'ai pas la

prétention de dire le contraire, les épithètes propres aux substantifs pilier et baobab: que l'on sache bien

que ce n'est pas, sans une joie mêlée d'orgueil, que j'en fais la remarque à ceux qui, après avoir relevé

leurs paupières, ont pris la très louable résolution de parcourir ces pages, pendant que la bougie brûle, si

c'est la nuit, pendant que le soleil éclaire, si c'est le jour. Et encore, quand même une puissance

supérieure nous ordonnerait, dans les termes le plus clairement précis, de rejeter, dans les abîmes du

chaos, la comparaison judicieuse que chacun a certainement pu savourer avec impunité, même alors, et

surtout alors, que l'on ne perde pas de vue cet axiome principal, les habitudes contractées par les ans, les

livres, le contact de ses semblables, et le caractère inhérent à chacun qui se développe dans une

efflorescence rapide, imposeraient, à l'esprit humain, l'irréparable stigmate de la récidive, dans l'emploi

criminel (criminel, en se plaçant momentanément et spontanément au point de vue de la puissance

supérieure) d'une figure de rhétorique que plusieurs méprisent, mais que beaucoup encensent. Si le

lecteur trouve cette phrase trop longue, qu'il accepte mes excuses; mais, qu'il ne s'attende pas de ma part

à des bassesses. Je puis avouer mes fautes; mais non les rendre plus graves par ma lâcheté. Mes

raisonnements se choqueront quelquefois contre les grelots de la folie et l'apparence sérieuse de ce qui

n'est en somme que grotesque (quoique, d'après certains philosophes, il soit assez difficile de distinguer

le bouffon du mélancolique, la vie elle-même étant un drame comique ou une comédie dramatique);

cependant, il est permis à chacun de tuer des mouches et même des rhinocéros, afin de se reposer de

temps en temps d'un travail trop escarpé. Pour tuer des mouches, voici la manière la plus expéditive,

quoique ce ne soit pas la meilleure: on les écrase entre les deux premiers doigts de la main. La plupart

des écrivains qui ont traité ce sujet à fond ont calculé, avec beaucoup de vraisemblance, qu'il est

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