bibliotheq.net - littérature française
 

Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

maintenant que le soleil est couché à l'horizon, vieillard cynique et cheveu doux, rampez, tous les deux,
vers l'éloignement du lupanar, pendant que la nuit, étendant son ombre sur le couvent, couvre

l'allongement de vos pas furtifs dans la plaine ... Alors, le pou, sortant subitement de derrière un

promontoire, me dit, en hérissant ses griffes: «Que penses-tu de cela?» Mais, moi, je ne voulus pas lui

répliquer. Je me retirai, et j'arrivai sur le pont. J'effaçai l'inscription primordiale, je la remplaçai par

celle-ci: «Il est douloureux de garder, comme un poignard, un tel secret dans son coeur; mais, je jure de

ne jamais révéler ce dont j'ai été témoin, quand je pénétrai, pour la première fois, dans ce donjon

terrible.» Je jetai, par dessus le parapet, le canif qui m'avait servi à graver les lettres; et, faisant quelques

rapides réflexions sur le caractère du Créateur en enfance, qui devait encore, hélas! pendant bien de

temps, faire souffrir l'humanité (l'éternité est longue), soit par les cruautés exercées, soit par le spectacle

ignoble des chancres qu'occasionne un grand vice, je fermai les yeux, comme un homme ivre, à la pensée

d'avoir un tel être pour ennemi, et je repris, avec tristesse, mon chemin à travers les dédales des rues.

FIN DU TROISIÈME CHANT

CHANT QUATRIÈME

C'est un homme ou une pierre ou un arbre qui va commencer le quatrième chant. Quand le pied glisse sur
une grenouille, l'on sent une sensation de dégoût; mais quand on effleure, à peine, le corps humain, avec

la main, la peau des doigts se fend, comme les écailles d'un bloc de mica qu'on brise à coups de marteau;

et, de même que le coeur d'un requin, mort depuis une heure, palpite encore, sur le pont, avec une vitalité

tenace, ainsi nos entrailles se remuent de fond en comble, longtemps après l'attouchement. Tant l'homme

inspire de l'horreur à son propre semblable! Peut-être que, lorsque j'avance cela, je me trompe; mais:

peut-être qu'aussi je dis vrai. Je connais, je conçois une maladie plus terrible que les yeux gonflés par les

longues méditations sur le caractère étrange de l'homme; mais, je la cherche encor ... et je n'ai pas pu la

trouver! Je ne me crois pas moins intelligent qu'un autre, et, cependant, qui oserait affirmer que j'ai réussi

dans mes investigations? Quel mensonge sortirait de sa bouche! Le temple antique de Denderah est situé

à une heure et demie de la rive gauche du Nil. Aujourd'hui, des phalanges innombrables de guêpes se

sont emparées des rigoles et des corniches. Elles voltigent autour des colonnes, comme les ondes

épaisses d'une chevelure noire. Seuls habitants du froid portique, ils gardent l'entrée des vestibules,

comme un droit héréditaire. Je compare le bourdonnement de leurs ailes métalliques, au choc incessant

des glaçons, précipités les uns contre les autres, pendant la débâcle des mers polaires. Mais, si je

considère la conduite de celui auquel la providence donna le trône sur cette terre, les trois ailerons de ma

douleur font entendre un plus grand murmure! Quand une comète, pendant la nuit, apparaît subitement

dans une région du ciel, après quatre-vingts ans d'absence, elle montre aux habitants terrestres et aux

grillons sa queue brillante et vaporeuse. Sans doute, elle n'a pas conscience de ce long voyage; il n'en est

pas ainsi de moi: accoudé sur le chevet de mon lit, pendant que les dentelures d'un horizon aride et morne

s'élèvent en vigueur sur le fond de mon âme, je m'absorbe dans les rêves de la compassion et je rougis

pour l'homme! Coupé en deux par la bise, le matelot, après avoir fait son quart de nuit, s'empresse de

regagner son hamac: pourquoi cette consolation ne m'est-elle pas offerte? L'idée que je suis tombé

volontairement, aussi bas que mes semblables, et que j'ai le droit moins qu'un autre de prononcer des

plaintes, sur notre sort, qui reste enchaîné à la croûte durcie d'une planète, et sur l'essence de notre âme

perverse, me pénètre comme un clou de forge. On a vu des explosions de feu grisou anéantir des familles

entières; mais, elles connurent l'agonie peu de temps, parce que la mort est presque subite, au milieu des

décombres et des gaz délétères: moi ... j'existe toujours comme le basalte! Au milieu, comme au

commencement de la vie, les anges se ressemblent à eux-mêmes: n'y a-t-il pas longtemps que je ne me

ressemble plus! L'homme et moi, claquemurés dans les limites de notre intelligence, comme souvent un

< page précédente | 61 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.