bibliotheq.net - littérature française
 

Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

se releva comme il put; en chancelant, alla s'asseoir sur une pierre, les bras pendants, comme les deux
testicules du poitrinaire; et jeta un regard vitreux, sans flamme, sur la nature entière, qui lui appartenait.

O humains, vous êtes les enfants terribles; mais, je vous en supplie, épargnons cette grande existence, qui

n'a pas encore fini de cuver la liqueur immonde, et, n'ayant pas conservé assez de force pour se tenir

droite, est retombée, lourdement, sur cette roche, où elle s'est assise, comme un voyageur. Faites

attention à ce mendiant qui passe; il a vu que le derviche tendait un bras affamé, et, sans savoir à qui il

faisait l'aumône, il a jeté un morceau de pain dans cette main qui implore la miséricorde. Le Créateur lui

a exprimé sa reconnaissance par un mouvement de tête. Oh! vous ne saurez jamais comme de tenir

constamment les rênes de l'univers devient une chose difficile! Le sang monte quelquefois à la tête,

quand on s'applique à tirer du néant une dernière comète, avec une nouvelle race d'esprits. L'intelligence,

trop remuée de fond en comble, se retire comme un vaincu, et peut tomber, une fois dans la vie, dans les

égarements dont vous avez été témoins!

* * * * *

Une lanterne rouge, drapeau du vice, suspendue à l'extrémité d'une tringle, balançait sa carcasse au fouet
des quatre vents, au-dessus d'une porte massive et vermoulue. Un corridor sale, qui sentait la cuisse

humaine, donnait sur un préau, où cherchaient leur pâture des coqs et des poules, plus maigres que leurs

ailes. Sur la muraille qui servait d'enceinte au préau, et située du côté de l'ouest, étaient

parcimonieusement pratiquées diverses ouvertures, fermées par un guichet grillé. La mousse recouvrait

ce corps de logis, qui sans doute, avait été un couvent et servait, à l'heure actuelle, avec le reste du

bâtiment, comme demeure de toutes ces femmes qui montraient, chaque jour, à ceux qui entraient,

l'intérieur de leur vagin, en échange d'un peu d'or. J'étais sur un pont, dont les piles plongeaient dans l'eau

fangeuse d'un fossé de ceinture. De sa surface élevée, je contemplais dans la campagne cette construction

penchée sur sa vieillesse et les moindres détails de son architecture intérieure. Quelquefois, la grille d'un

guichet s'élevait sur elle-même en grinçant, comme par l'impulsion ascendante d'une main qui violentait

la nature du fer; un homme présentait sa tète à l'ouverture dégagée à moitié, avançait ses épaules, sur

lesquelles tombait le plâtre écaillé, faisant suivre, dans cette extraction laborieuse, son corps couvert de

toiles d'araignées. Mettant ses mains, ainsi qu'une couronne, sur les immondices de toutes sortes qui

pressaient le sol de leur poids, tandis qu'il avait encore la jambe engagée dans les torsions de la grille, il

reprenait ainsi sa posture naturelle, allait tremper ses mains dans un baquet boiteux, dont l'eau savonnée

avait vu s'élever, tomber des générations entières, et s'éloignait ensuite, le plus vite possible, de ces

ruelles faubouriennes, pour aller respirer l'air pur vers le centre de la ville. Lorsque le client était sorti,

une femme toute nue se portait au dehors, de la même manière, et se dirigeait vers le même baquet.

Alors, les coqs et les poules accouraient en foule des divers points du préau, attirés par l'odeur séminale,

la renversaient par terre, malgré ses efforts vigoureux, trépignaient la surface de son corps comme un

fumier, et déchiquetaient, à coups de bec, jusqu'à ce qu'il sortit du sang, les lèvres flasques de son vagin

gonflé. Les poules et les coqs, avec leur gosier rassasié, retournaient gratter l'herbe du préau; la femme,

devenue propre, se relevait, tremblante, couverte de blessures, comme lorsqu'on s'éveille après un

cauchemar. Elle laissait tomber le torchon qu'elle avait apporté pour essuyer ses jambes; n'ayant plus

besoin du baquet commun, elle retournait dans sa tanière, comme elle en était sortie, pour attendre une

autre pratique. A ce spectacle, moi, aussi, je voulus pénétrer dans cette maison! J'allais descendre du

pont, quand je vis, sur l'entablement d'un pilier, cette inscription, en caractères hébreux: «Vous qui

passez sur ce pont, n'y allez pas. Le crime y séjourne avec le vice; un jour, ses amis attendirent en vain un

jeune homme qui avait franchi la porte fatale.» La curiosité l'emporta sur la crainte; au bout de quelques

instants, j'arrivai devant un guichet, dont la grille possédait de solides barreaux, qui s'entre-croisaient

< page précédente | 56 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.