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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

passé, qu'elle revoit à travers les brumes d'une intelligence détruite, par le tourbillon des facultés
inconscientes. Elle a perdu sa grâce et sa beauté primitives; sa démarche est ignoble, et son haleine

respire l'eau-de-vie. Si les hommes étaient heureux sur cette terre, c'est alors qu'il faudrait s'étonner. La

folle ne fait aucun reproche, elle est trop fière pour se plaindre, et mourra, sans avoir révélé son secret à

ceux qui s'intéressent à elle, mais auxquels elle a défendu de ne jamais lui adresser la parole. Les enfants

la poursuivent à coups de pierre, comme si c'était un merle. Elle a laissé tomber de son sein un rouleau de

papier. Un inconnu le ramasse, s'enferme chez lui toute la nuit et lit le manuscrit, qui contenait ce qui

suit: «Après bien des années stériles, la Providence m'envoya une fille. Pendant trois jours, je

m'agenouillai dans les églises, et ne cessai de remercier le grand nom de Celui qui avait enfin exaucé mes

voeux. Je nourrissais de mon propre lait celle qui était plus que ma vie et que je voyais grandir

rapidement, douée de toutes les qualités de l'âme et du corps. Elle me disait: «Je voudrais avoir une petite

soeur pour m'amuser avec elle; recommande au bon Dieu de m'en envoyer une; et, pour le récompenser,

j'entrelacerai, pour lui, une guirlande de violettes, de menthes et de géraniums.» Pour toute réponse, je

l'enlevais sur mon sein et l'embrassais avec amour. Elle savait déjà s'intéresser aux animaux, et me

demandait pourquoi l'hirondelle se contente de raser de l'aile les chaumières humaines, sans oser y

rentrer. Mais, moi, je mettais un doigt sur ma bouche, comme pour lui dire de garder le silence sur cette

grave question, dont je ne voulais pas encore lui faire comprendre les éléments, afin de ne pas frapper,

par une sensation excessive, son imagination enfantine; et, je m'empressais de détourner la conversation

de ce sujet, pénible à traiter pour tout être appartenant à la race qui a étendu une domination injuste sur

les autres animaux de la création. Quand elle me parlait des tombes du cimetière, en me disant qu'on

respirait dans cette atmosphère les agréables parfums des cyprès et des immortelles, je me gardai de la

contredire; mais, je lui disais que c'était la ville des oiseaux, que, là, ils chantaient depuis l'aurore

jusqu'au crépuscule du soir, et que les tombes étaient leurs nids, où ils couchaient la nuit avec leur

famille, en soulevant le marbre. Tous les mignons vêtements qui la couvraient, c'est moi qui les avais

cousus, ainsi que les dentelles, aux mille arabesques, que je réservais pour le dimanche. L'hiver, elle avait

sa place légitime autour de la grande cheminée; car elle se croyait une personne sérieuse, et, pendant

l'été, la prairie reconnaissait la suave pression de ses pas, quand elle s'aventurait, avec son filet de soie,

attaché au bout d'un jonc, après les colibris, pleins d'indépendance, et les papillons, aux zigzags agaçants.

«Que fais-tu, petite vagabonde, quand la soupe t'attend depuis une heure, avec la cuillère qui

s'impatiente?» Mais, elle s'écriait, en me sautant au cou, qu'elle n'y reviendrait plus. Le lendemain, elle

s'échappait de nouveau, à travers les marguerites et les résédas; parmi les rayons du soleil et le vol

tournoyant des insectes éphémères; ne connaissant que la coupe prismatique de la vie, pas encore le fiel;

heureuse d'être plus grande que la mésange; se moquant de la fauvette, qui ne chante pas si bien que le

rossignol; tirant sournoisement la langue au vilain corbeau, qui la regardait paternellement; et gracieuse

comme un jeune chat. Je ne devais pas longtemps jouir de sa présence; le temps s'approchait, où elle

devait, d'une manière inattendue, faire ses adieux aux enchantements de la vie, abandonnant pour

toujours la compagnie des tourterelles, des gelinottes et des verdiers, les babillements de la tulipe et de

l'anémone, les conseils des herbes du marécage, l'esprit incisif des grenouilles et la fraîcheur des

ruisseaux. On me raconta ce qui s'était passé; car, moi, je ne fus pas présente à l'événement qui eut pour

conséquence la mort de ma fille. Si je l'avais été, j'aurais défendu cet ange au prix de mon sang ...

Maldoror passait avec son bouledogue; il voit une jeune fille qui dort à l'ombre d'un platane, il la prend

d'abord pour une rose ... On ne peut dire qui s'éleva le plus tôt dans son esprit, ou la vue de cette enfant,

ou la résolution qui en fut la suite. Il se déshabille rapidement, comme un homme qui sait ce qu'il va

faire. Nu comme une pierre, il s'est jeté sur le corps de la jeune fille, et lui a levé la robe pour commettre

un attentat à la pudeur ... à la clarté du soleil! Il ne se gênera pas, allez!... N'insistons pas sur cette action

impure. L'esprit mécontent, il se rhabille avec précipitation, jette un regard de prudence sur la route

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