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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

tyrolienne absurde; l'autre fait claquer ses doigts comme des castagnettes ... Harcelé par sa pensée
sombre, Maldoror, sur son cheval, passe près de cet endroit, avec la vitesse de l'éclair. Il aperçoit le noyé;

cela suffit. Aussitôt, il a arrêté son coursier, et est descendu de l'étrier. Il soulève le jeune homme sans

dégoût, et lui fait rejeter l'eau avec abondance. A la pensée que ce corps inerte pourrait revivre sous sa

main, il sent son coeur bondir, sous cette impression excellente, et redouble de courage. Vains efforts!

Vains efforts, ai-je dit, et c'est vrai. Le cadavre reste inerte, et se laisse tourner en tous sens. Il frotte les

tempes; il frictionne ce membre-ci, ce membre-là: il souffle pendant une heure, dans la bouche, en

pressant ses lèvres contre les lèvres de l'inconnu. Il lui semble enfin sentir sous sa main, appliquée contre

la poitrine, un léger battement. Le noyé vit! A ce moment suprême, on put remarquer que plusieurs rides

disparurent du front du cavalier, et le rajeunirent de dix ans. Mais, hélas! les rides reviendront, peut-être

demain, peut-être aussitôt qu'il se sera éloigné des bords de la Seine. En attendant, le noyé ouvre des

yeux ternes, et, par un sourire blafard, remercie son bienfaiteur; mais, il est faible encore, et ne peut faire

aucun mouvement. Sauver la vie à quelqu'un, que c'est beau! Et comme cette action rachète de fautes!

L'homme aux lèvres de bronze, occupé jusque-là à l'arracher de la mort, regarde le jeune homme avec

plus d'attention, et ses traits ne lui paraissent pas inconnus. Il se dit qu'entre l'asphyxié, aux cheveux

blonds, et Holzer, il n'y a pas beaucoup de différence. Les voyez-vous comme ils s'embrassent avec

effusion! N'importe! L'homme à la prunelle de jaspe tient à conserver l'apparence d'un rôle sévère. Sans

rien dire, il prend son ami qu'il met en croupe, et le coursier s'éloigne au galop. O toi, Holzer, qui te

croyais si raisonnable et si fort, n'as-tu pas vu, par ton exemple même, comme il est difficile, dans un

accès de désespoir, de conserver le sang-froid dont tu te vantes? J'espère que tu ne me causeras plus un

pareil chagrin, et moi, de mon côte, je t'ai promis de ne jamais attenter à ma vie.

* * * * *

Il y a des heures dans la vie où l'homme, à la chevelure pouilleuse, jette, l'oeil fixe, des regards fauves sur
les membranes vertes de l'espace; car, il lui semble entendre, devant lui, les ironiques huées d'un

fantôme. Il chancelle et courbe la tête: ce qu'il a entendu, c'est la voix de la conscience. Alors, il s'élance

de la maison, avec la vitesse d'un fou, prend la première direction qui s'offre à sa stupeur, et dévore les

plaines rugueuses de la campagne. Mais, le fantôme jaune ne le perd pas de vue, et le poursuit avec une

égale vitesse. Quelquefois, dans une nuit d'orage, pendant que des légions de poulpes ailés, ressemblant

de loin à des corbeaux, planent au-dessus des nuages, en se dirigeant d'une rame raide vers les cités des

humains, avec la mission de les avertir de changer de conduite, le caillou, à l'oeil sombre, voit deux êtres

passer à la lueur de l'éclair, l'un derrière l'autre; et, essuyant une furtive larme de compassion, qui coule

de sa paupière glacée, il s'écrie: «Certes, il le mérite; et ce n'est que justice.» Après avoir dit cela, il se

replace dans son attitude farouche, et continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la chasse à

l'homme, et les grandes lèvres du vagin d'ombre, d'où découlent, sans cesse, comme un fleuve,

d'immenses spermatozoïdes ténébreux qui prennent leur essor dans l'éther lugubre, en cachant, avec le

vaste déploiement de leurs ailes de chauve-souris, la nature entière, et les légions solitaires de poulpes,

devenues mornes à l'aspect de ces fulgurations sourdes et inexprimables. Mais, pendant ce temps, le

steeple-chase continue entre les deux infatigables coureurs, et le fantôme lance par sa bouche des torrents

de feu sur le dos calciné de l'antilope humain. Si, dans l'accomplissement de ce devoir, il rencontre en

chemin la pitié qui veut lui barrer le passage, il cède avec répugnance à ses supplications, et laisse

l'homme s'échapper. Le fantôme fait claquer sa langue, comme pour se dire à lui-même qu'il va cesser la

poursuite, et retourne vers son chenil, jusqu'à nouvel ordre. Sa voix de condamné s'entend jusque dans les

couches les plus lointaines de l'espace; et, lorsque son hurlement épouvantable pénètre dans le coeur

humain, celui-ci préférerait avoir, dit-on, la mort pour mère que le remords pour fils. Il enfonce la tête

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