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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

arrive affamée. Une lutte s'engage entre elle et les requins, pour se disputer les quelques membres
palpitants qui flottent par-ci, par-là, sans rien dire, sur la surface de la crème rouge. A droite, à gauche,

elle lance des coups de dent qui engendrent des blessures mortelles. Mais, trois requins vivants

l'entourent encore, et elle est obligée de tourner en tous sens, pour déjouer leurs manoeuvres. Avec une

émotion croissante, inconnue jusqu'alors, le spectateur, placé sur le rivage, suit cette bataille navale d'un

nouveau genre. Il a les yeux fixés sur cette courageuse femelle de requin, aux dents si fortes. Il n'hésite

plus, il épaule son fusil, et, avec son adresse habituelle, il loge sa deuxième balle dans l'ouïe d'un des

requins, au moment où il se montrait au-dessus d'une vague. Restent deux requins qui n'en témoignent

qu'un acharnement plus grand. Du haut du rocher, l'homme à la salive saumâtre, se jette à la mer, et nage

vers le tapis agréablement coloré, en tenant à la main ce couteau d'acier qui ne l'abandonne jamais.

Désormais, chaque requin a affaire à un ennemi. Il s'avance vers son adversaire fatigué, et, prenant son

temps, lui enfonce dans le ventre sa lame aiguë. La citadelle mobile se débarrasse facilement du dernier

adversaire ... Se trouvent en présence le nageur et la femelle de requin, sauvée par lui. Ils se regardèrent

entre les yeux pendant quelques minutes: et chacun s'étonna de trouver tant de férocité dans les regards

de l'autre. Ils tournent en rond en nageant, ne se perdent pas de vue, et se disent à part soi: «Je me suis

trompé jusqu'ici; en voilà un qui est plus méchant.» Alors, d'un commun accord, entre deux eaux, ils

glissèrent l'un vers l'autre, avec une admiration mutuelle, la femelle de requin écartant l'eau de ses

nageoires, Maldoror battant l'onde avec ses bras: et retinrent leur souffle, dans une vénération profonde,

chacun désireux de contempler, pour la première fois, son portrait vivant. Arrivés à trois mètres de

distance, sans faire aucun effort, ils tombèrent brusquement l'un contre l'autre, comme deux aimants, et

s'embrassèrent avec dignité et reconnaissance, dans, une étreinte aussi tendre que celle d'un frère ou d'une

soeur. Les désirs charnels suivirent de près cette démonstration d'amitié. Deux cuisses nerveuses se

collèrent étroitement à la peau visqueuse du monstre, comme deux sangsues; et, les bras et les nageoires

entrelacés autour du corps de l'objet aimé qu'ils entourèrent avec amour, tandis que leurs gorges et leurs

poitrines ne faisaient bientôt plus qu'une masse glauque aux exhalaisons de goëmon; au milieu de la

tempête qui continuait de sévir; à la lueur des éclairs; ayant pour lit d'hyménée la vague écumeuse,

emportés par un courant sous-marin comme dans un berceau, et roulant sur eux-mêmes, vers les

profondeurs de l'abîme, ils se réunirent dans un accouplement long, chaste et hideux!... Enfin, je venais

de trouver quelqu'un qui me ressemblât!... Désormais, je n'étais plus seul dans la vie!... Elle avait les

mêmes idées que moi!... J'étais en face de mon premier amour!

* * * * *

La Seine entraîne un corps humain. Dans ces circonstances, elle prend des allures solennelles. Le cadavre
gonflé se soutient sur les eaux; il disparaît sous l'arche d'un pont; mais, plus loin, on le voit apparaître de

nouveau, tournant lentement sur lui-même, comme une roue de moulin, et s'enfonçant par intervalles. Un

maître de bateau, à l'aide d'une perche, l'accroche au passage, et le ramène à terre. Avant de transporter le

corps à la Morgue, on le laisse quelque temps sur la berge, pour le ramener à la vie. La foule compacte se

rassemble autour du corps. Ceux qui ne peuvent pas voir, parce qu'ils sont derrière, poussent, tant qu'ils

peuvent, ceux qui sont devant. Chacun se dit: «Ce n'est pas moi qui me serais noyé.» On plaint le jeune

homme qui s'est suicidé; on l'admire; mais, on ne l'imite pas. Et, cependant, lui, a trouvé très naturel de se

donner la mort, ne jugeant rien sur la terre capable de le contenter, et aspirant plus haut. Sa figure est

distinguée, et ses habits sont riches. A-t-il encore dix-sept ans? C'est mourir jeune! La foule paralysée

continue de jeter sur lui ses yeux immobiles ... Il se fait nuit. Chacun se retire silencieusement. Aucun

n'ose renverser le noyé, pour lui faire rejeter l'eau qui remplit son corps. On a craint de passer pour

sensible, et aucun n'a bougé, retranché dans le col de sa chemise. L'un s'en va, en sifflotant aigrement une

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