bibliotheq.net - littérature française
 

Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

mouvant. Le roulis de ces masses aqueuses n'était pas parvenu à rompre les chaînes des ancres; mais,
leurs secousses avaient entr'ouvert une voie d'eau, sur les flancs du navire. Brèche énorme; car, les

pompes ne suffisent pas à rejeter les paquets d'eau salée qui viennent, en écumant, s'abattre sur le pont,

comme des montagnes. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec

lenteur ... avec majesté. Celui qui n'a pas vu un vaisseau sombrer au milieu de l'ouragan, de

l'intermittence des éclairs et de l'obscurité la plus profonde, pendant que ceux qu'il contient sont accablés

de ce désespoir que vous savez, celui-là ne connaît pas les accidents de la vie. Enfin, il s'échappe un cri

universel de douleur immense d'entre les flancs du vaisseau, tandis que la mer redouble ses attaques

redoutables. C'est le cri qu'a fait pousser l'abandon des forces humaines. Chacun s'enveloppe dans le

manteau de la résignation, et remet son sort entre les mains de Dieu. On s'accule comme un troupeau de

moutons. Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec lenteur ... avec

majesté. Ils ont fait jouer les pompes pendant tout le jour. Efforts inutiles. La nuit est venue, épaisse,

implacable, pour mettre le comble à ce spectacle gracieux. Chacun se dit qu'une fois dans l'eau, il ne

pourra plus respirer; car, d'aussi loin qu'il fait revenir sa mémoire, il ne se reconnaît aucun poisson pour

ancêtre: mais, il s'exhorte à retenir son souffle le plus longtemps possible, afin de prolonger sa vie de

deux ou trois secondes; c'est là l'ironie vengeresse qu'il veut adresser à la mort ... Le navire en détresse

tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec lenteur ... avec majesté. Il ne sait pas que le

vaisseau, en s'enfonçant, occasionne une puissante circonvolution des houles autour d'elles-mêmes; que

le limon bourbeux s'est mêlé aux eaux troublées, et qu'une force qui vient de dessous, contrecoup de la

tempête qui exerce ses ravages en haut, imprime à l'élément des mouvements saccadés et nerveux. Ainsi,

malgré la provision de sang-froid qu'il ramasse d'avance, le futur noyé, après réflexion plus ample, devra

se sentir heureux, s'il prolonge sa vie, dans les tourbillons de l'abîme, de la moitié d'une respiration

ordinaire, afin de faire bonne mesure. Il lui sera donc impossible de narguer la mort, son suprême voeu.

Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais, il sombre avec lenteur ... avec majesté.

C'est une erreur. Il ne tire plus des coups de canon, il ne sombre pas. La coquille de noix s'est engouffrée

complètement. O ciel! comment peut-on vivre, après avoir éprouvé tant de voluptés! Il venait de m'être

donné d'être témoin des agonies de mort de plusieurs de mes semblables. Minute par minute, je suivais

les péripéties de leurs angoisses. Tantôt, le beuglement de quelque vieille, devenue folle de peur, faisait

prime sur le marché. Tantôt, le seul glapissement d'un enfant en mamelles empêchait d'entendre le

commandement des manoeuvres. Le vaisseau était trop loin pour percevoir distinctement les

gémissements que m'apportait la rafale; mais, je le rapprochais par la volonté, et l'illusion d'optique était

complète. Chaque quart d'heure, quand un coup de vent, plus fort que les autres, rendant ses accents

lugubres à travers le cri des pétrels effarés, disloquait le navire dans un craquement longitudinal, et

augmentait les plaintes de ceux qui allaient être offerts en holocauste à la mort, je m'enfonçais dans la

joue la pointe aiguë d'un fer, et je pensais secrètement: «Ils souffrent davantage!» J'avais au moins, ainsi,

un terme de comparaison. Du rivage, je les apostrophais, en leur lançant des imprécations et des

menaces. Il me semblait qu'ils devaient m'entendre! Il me semblait que ma haine et mes paroles,

franchissant la distance, anéantissaient les lois physiques du son, et parvenaient, distinctes, à leurs

oreilles, assourdies par les mugissements de l'océan en courroux! Il me semblait qu'ils devaient penser à

moi, et exhaler leur vengeance en impuissante rage! De temps à autre, je jetais les yeux vers les cités,

endormies sur la terre ferme; et, voyant que personne ne se doutait qu'un vaisseau allait sombrer, à

quelques milles du rivage, avec une couronne d'oiseaux de proie et un piédestal de géants aquatiques, au

ventre vide, je reprenais courage, et l'espérance me revenait: j'étais donc sûr de leur perte! Ils ne

pouvaient échapper! Par surcroît de précaution, j'avais été chercher mon fusil à deux coups, afin que, si

quelque naufragé était tenté d'aborder les rochers à la nage, pour échapper à une mort imminente, une

balle sur l'épaule lui fracassât le bras, et l'empêchât d'accomplir son dessein. Au moment le plus furieux

< page précédente | 43 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.