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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

épouvanté (car, il ne croyait pas que sa langue contînt un poison d'une telle violence), il ramasse la lampe
et s'enfuit de l'église. Une fois dehors, il aperçoit dans les airs une forme noirâtre, aux ailes brûlées, qui

dirige péniblement son vol vers les régions du ciel. Ils se regardent tous les deux, pendant que l'ange

monte vers les hauteurs sereines du bien, et que lui, Maldoror, au contraire, descend vers les abîmés

vertigineux du mal ... Quel regard! Tout ce que l'humanité a pensé depuis soixante siècles, et ce qu'elle

pensera encore, pendant les siècles suivants, pourrait y contenir aisément, tant de choses se dirent-ils,

dans cet adieu suprême! Mais, on comprend que c'étaient des pensées plus élevées que celles qui

jaillissent de l'intelligence humaine; d'abord, à cause des deux personnages, et puis, à cause de la

circonstance. Ce regard les noua d'une amitié éternelle. Il s'étonne que le Créateur puisse avoir des

missionnaires d'une âme si noble. Un instant, il croit s'être trompé, et se demande s'il aurait dû suivre la

route du mal, comme il l'a fait. Le trouble est passé; il persévère dans sa résolution; et il est glorieux,

d'après lui, de vaincre tôt ou tard le Grand-Tout, afin de régner à sa place sur l'univers entier, et sur des

légions d'anges aussi beaux. Celui-ci lui fait comprendre; sans parler, qu'il reprendra sa forme primitive,

à mesure qu'il montera vers le ciel; laisse tomber une larme, qui rafraîchit le front de celui qui lui a donné

la gangrène; et disparaît peu à peu, comme un vautour, en s'élevant au milieu des nuages. Le coupable

regarde la lampe, cause de ce qui précède. Il court comme un insensé à travers les rues, se dirige vers la

Seine, et lance la lampe par dessus le parapet. Elle tourbillonne pendant quelques instants, et s'enfonce

définitivement dans les eaux bourbeuses. Depuis ce jour, chaque soir, dès la tombée de la nuit, l'on voit

une lampe brillante qui surgit et se maintient, gracieusement, sur la surface du fleuve, à la hauteur du

pont Napoléon, en portant, au lieu d'anse, deux mignonnes ailes d'ange. Elle s'avance lentement, sur les

eaux, passe sous les arches du pont de la Gare et du pont d'Austerlitz, et continue son sillage silencieux,

sur la Seine, jusqu'au pont de l'Alma. Une fois en cet endroit, elle remonte avec facilité le cours de la

rivière, et revient au bout de quatre heures à son point de départ. Ainsi de suite, pendant toute la nuit.

Ses lueurs, blanches comme la lumière électrique
, effacent les becs de gaz qui longent les deux rives,
et, entre lesquels, elle s'avance comme une reine, solitaire, impénétrable, avec un sourire

inextinguible, sans que son huile se répande avec amertume
. Au commencement, les bateaux lui
faisaient la chasse; mais, elle déjouait ces vains efforts, échappait à toutes les poursuites, en plongeant,

comme une coquette, et reparaissait, plus loin, à une grande distance. Maintenant, les marins

superstitieux, lorsqu'ils la voient, rament vers une direction opposée, et retiennent leurs chansons. Quand

vous passez sur un pont, pendant la nuit, faites bien attention: vous êtes sûr de voir briller la lampe, ici ou

là; mais, on dit qu'elle ne se montre pas à tout le monde. Quand il passe sur les ponts un être humain qui

a quelque chose sur la conscience, elle éteint subitement ses reflets, et le passant, épouvanté, fouille en

vain, d'un regard désespéré, la surface et le limon du fleuve. Il sait ce que cela signifie. Il voudrait croire

qu'il a vu la céleste lueur; mais, il se dit que la lumière venait du devant des bateaux ou de la réflexion

des becs de gaz; et il a raison ... Il sait que, cette disparition, c'est lui qui en est la cause; et, plongé dans

de tristes réflexions, il hâte le pas pour gagner sa demeure. Alors, la lampe au bec d'argent reparaît à la

surface, et poursuit sa marche, à travers des arabesques élégantes et capricieuses.

* * * * *

Écoutez les pensées de mon enfance, quand je me réveillais, humains, à la verge rouge: «Je viens de me
réveiller; mais, ma pensée est encore engourdie. Chaque matin, je ressens un poids dans la tête. Il est rare

que je trouve le repos dans la nuit; car, des rêves affreux me tourmentent, quand je parviens à

m'endormir. Le jour, ma pensée se fatigue dans des méditations bizarres, pendant que mes yeux errent au

hasard dans l'espace; et, la nuit, je ne peux pas dormir. Quand faut-il alors que je dorme? Cependant la

nature a besoin de réclamer ses droits. Comme je la dédaigne, elle rend ma figure pâle et fait luire mes

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