bibliotheq.net - littérature française
 

Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

colorent, alors; des nuances blanches de la lumière électrique; l'oeil ne peut pas te fixer; et tu éclaires
d'une flamme nouvelle et puissante les moindres détails du chenil du Créateur, comme si tu étais en proie

à une sainte colère. Et, quand je me retire après avoir blasphémé, tu redeviens inaperçue, modeste et pâle,

sûre d'avoir accompli un acte de justice. Dis-moi, un peu; serait-ce parce que tu connais les détours de

mon coeur, que, lorsqu'il m'arrive d'apparaître où tu veilles, tu t'empresses de désigner ma présence

pernicieuse et de porter l'attention des adorateurs vers le côté où vient de se montrer l'ennemi des

hommes? Je penche vers cette opinion; car, moi aussi, je commence à te connaître; et je sais qui tu es,

vieille sorcière, qui veille si bien sur les mosquées sacrées, où se pavane, comme la crête d'un coq, ton

maître curieux. Vigilante gardienne, tu t'es donné une mission folle. Je t'avertis; la première fois que tu

me désigneras à la prudence de mes semblables, par l'augmentation de tes lueurs phosphorescentes,

comme je n'aime pas ce phénomène d'optique, qui n'est mentionné, du reste, dans aucun livre de

physique, je te prends par la peau de ta poitrine, en accrochant mes griffes aux escarres de ta nuque

teigneuse, et je te jette dans la Seine. Je ne prétends pas que, lorsque je ne te fais rien, tu te comportes

sciemment d'une manière qui me soit nuisible. Là, je te permettrai de briller autant qu'il me sera agréable;

là, tu me nargueras avec un sourire inextinguible; là, convaincue de l'incapacité de ton huile criminelle,

tu l'urineras avec amertume.» Après avoir parlé ainsi, Maldoror ne sort pas du temple, et reste les yeux

fixés sur la lampe du saint lieu ... Il croit voir une espèce de provocation, dans l'attitude de cette lampe,

qui l'irrite au plus haut degré, par sa présence inopportune. Il se dit que, si quelque âme est renfermée

dans cette lampe, elle est lâche de ne pas répondre, à une attaque loyale, par la sincérité. Il bat l'air de ses

bras nerveux et souhaiterait que la lampe se transformât en homme; il lui ferait passer un mauvais quart

d'heure, il se le promet. Mais, le moyen qu'une lampe se change en homme; ce n'est pas naturel. Il ne se

résigne pas, et va chercher, sur le parvis de la misérable pagode, un caillou plat, à tranchant effilé. Il le

lance en l'air avec force ... la chaîne est coupée, par le milieu, comme l'herbe par la faux, et l'instrument

du culte tombe à terre, en répandant son huile sur les dalles ... Il saisit la lampe pour la porter dehors,

mais elle résiste et grandit. Il lui semble voir des ailes sur ses flancs, et la partie supérieure revêt la forme

d'un buste d'ange. Le tout veut s'élever en l'air pour prendre son essor; mais il le retient d'une main ferme.

Une lampe et un ange qui forment un même corps, voilà ce que l'on ne voit pas souvent. Il reconnaît la

forme de la lampe; il reconnaît la forme de l'ange; mais, il ne peut pas les scinder dans son esprit; en

effet, dans la réalité, elles sont collées l'une dans l'autre, et ne forment qu'un corps indépendant et libre;

mais, lui croit que quelque nuage a voilé ses yeux, et lui a fait perdre un peu de l'excellence de sa vue.

Néanmoins, il se prépare à la lutte avec courage, car son adversaire n'a pas peur. Les gens naïfs racontent,

à ceux qui veulent les croire, que le portail sacré se referma de lui-même, en roulant sur ses gonds

affligés, pour que personne ne pût assister à cette lutte impie, dont les péripéties allaient se dérouler dans

l'enceinte du sanctuaire violé. L'homme au manteau, pendant qu'il reçoit des blessures cruelles avec un

glaive invisible, s'efforce de rapprocher de sa bouche la figure de l'ange; il ne pense qu'à cela, et tous ses

efforts se portent vers ce but. Celui-ci perd son énergie, et paraît pressentir sa destinée. Il ne lutte plus

que faiblement, et l'on voit le moment où son adversaire pourra l'embrasser à son aise, si c'est ce qu'il

veut faire. Eh bien, le moment est venu. Avec ses muscles, il étrangle la gorge de l'ange, qui ne peut plus

respirer, et lui renverse le visage, en l'appuyant sur sa poitrine odieuse. Il est un instant touché du sort qui

attend cet être céleste, dont il aurait volontiers fait son ami. Mais, il se dit que c'est l'envoyé du Seigneur,

et il ne peut pas retenir son courroux. C'en est fait; quelque chose d'horrible va rentrer dans la cage du

temps! Il se penche, et porte la langue, imbibée de salive, sur cette joue angélique, qui jette des regards

suppliants. Il promène quelque temps sa langue sur cette joue. Oh!... voyez!... voyez donc!... la joue

blanche et rose est devenue noire, comme un charbon! Elle exhale des miasmes putrides. C'est la

gangrène; il n'est plus permis d'en douter. Le mal rongeur s'étend sur toute la figure, et de là, exerce ses

furies sur les parties basses; bientôt, tout le corps n'est qu'une vaste plaie immonde. Lui-même,

< page précédente | 39 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.