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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

raisonnements. Un jour, jour néfaste, je grandissais en beauté et en innocence; et chacun admirait
l'intelligence et la bonté du divin adolescent. Beaucoup de consciences rougissaient quand elles

contemplaient ces traits limpides où son âme avait placé son trône. On ne s'approchait de lui qu'avec

vénération, parce qu'on remarquait dans ses yeux le regard d'un ange. Mais non, je savais de reste que les

roses heureuses de l'adolescence ne devaient pas fleurir perpétuellement, tressées en guirlandes

capricieuses, sur son front modeste et noble, qu'embrassaient avec frénésie toutes les mères. Il

commençait à me sembler que l'univers, avec sa voûte étoilée de globes impassibles et agaçants, n'était

peut-être pas ce que j'avais rêvé de plus grandiose. Un jour, donc, fatigué de talonner du pied le sentier

abrupte du voyage terrestre, et de m'en aller, en chancelant comme un homme ivre, à travers les

catacombes obscures de la vie, je soulevai avec lenteur mes yeux spleenétiques, cernés d'un grand cercle

bleuâtre, vers la concavité du firmament, et j'osai pénétrer, moi, si jeune, les mystères du ciel! Ne

trouvant pas ce que je cherchais, je soulevai la paupière effarée plus haut, plus haut encore, jusqu'à ce

que j'aperçusse un trône, formé d'excréments humains et d'or, sur lequel trônait, avec un orgueil idiot, le

corps recouvert d'un linceul fait avec des draps non lavés d'hôpital, celui qui s'intitule lui-même le

Créateur! Il tenait à la main le trône pourri d'un homme mort, et le portait, alternativement, des yeux au

nez et du nez à la bouche; une fois à la bouche, on devine ce qu'il en faisait. Ses pieds plongeaient dans

une vaste mare de sang en ébullition, à la surface duquel s'élevaient tout à coup, comme des ténias à

travers le contenu d'un pot de chambre, deux ou trois têtes prudentes, et qui s'abaissaient aussitôt, avec la

rapidité de la flèche: un coup de pied, bien appliqué sur l'os du nez, était la récompense connue de la

révolte au règlement, occasionnée par le besoin de respirer un autre milieu; car, enfin, ces hommes

n'étaient pas des poissons! Amphibies tout au plus, ils nageaient entre deux eaux dans ce liquide

immonde!... jusqu'à ce que, n'ayant plus rien dans la main, le Créateur, avec les deux premières griffes du

pied, saisit un autre plongeur par le cou, comme dans une tenaille, et le soulevât en l'air, en dehors de la

vase rougeâtre, sauce exquise! Pour celui-là, il faisait comme pour l'autre. Il lui dévorait d'abord la tête,

les jambes et les bras, et en dernier lieu le tronc, jusqu'à ce qu'il ne restât plus rien; car, il croquait les os.

Ainsi de suite, durant les autres heures de son éternité. Quelquefois il s'écriait: «Je vous ai créés; donc j'ai

le droit de faire de vous ce que je veux. Vous ne m'avez rien fait, je ne dis pas le contraire. Je vous fais

souffrir, et c'est pour mon plaisir.» Et il reprenait son repas cruel, en remuant sa mâchoire inférieure,

laquelle remuait sa barbe pleine de cervelle. O lecteur, ce dernier détail ne te fait-il pas venir l'eau à la

bouche? N'en mange pas qui vont d'une pareille cervelle, si bonne, toute fraîche et qui vient d'être pêchée

il n'y a qu'un quart d'heure dans le lac aux poissons. Les membres paralysés, et la gorge muette,

je contemplai quelque temps ce spectacle. Trois fois, je faillis tomber à la renverse, comme un homme

qui subit une émotion trop forte; trois fois, je parvins à me remettre sur les pieds. Pas une fibre de mon

corps ne restait immobile; et je tremblais, comme tremble la lave intérieure d'un volcan. A la fin, ma

poitrine oppressée, ne pouvant chasser avec assez de vitesse l'air qui donne la vie, les lèvres de ma

bouche s'entr'ouvrirent, et je poussai un cri ... un cri si déchirant ... que je l'entendis! Les entraves de mon

oreille se délièrent d'une manière brusque, le tympan craqua sous le choc de cette masse d'air sonore

repoussée loin de moi avec énergie, et il se passa un phénomène nouveau dans l'organe condamné par la

nature. Je venais d'entendre un son! Un cinquième sens se révélait en moi! Mais, quel plaisir eusse-je pu

trouver d'une pareille découverte? Désormais, le son humain n'arriva à mon oreille qu'avec le sentiment

de la douleur qu'engendre la pitié pour une grande injustice. Quand quelqu'un me parlait, je me rappelais

ce que j'avais vu, un jour, au-dessus des sphères visibles, et la traduction de mes sentiments étouffés en

un hurlement impétueux, dont le timbre était identique à celui de mes semblables! Je ne pouvais pas lui

répondre; car, les supplices exercés sur la faiblesse de l'homme, dans cette mer hideuse de pourpre,

passaient devant mon front en rugissant comme des éléphants écorchés, et rasaient de leurs ailes de feu

mes cheveux calcinés. Plus tard, quand je connus davantage l'humanité, à ce sentiment de pitié se joignit

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