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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

peut-être, après avoir longtemps erré, proscrit, dans des contrées étrangères; par ton coursier, ton fidèle
ami, qui a supporté, avec toi, l'exil et l'intempérie des climats que te faisait parcourir ton humeur

vagabonde; par la dignité que donnent à l'homme les voyages sur les terres lointaines et les mers

inexplorées, au milieu des glaçons polaires, ou sous l'influence d'un soleil torride, ne touche pas avec ta

main, comme avec un frémissement de la brise, ces boucles de cheveux, répandues sur le sol, et qui se

mêlent à l'herbe verte. Ecarte-toi de plusieurs pas, et tu agiras mieux ainsi. Cette chevelure est sacrée;

c'est l'hermaphrodite lui-même qui l'a voulu. Il ne veut pas que des lèvres humaines embrassent

religieusement ses cheveux, parfumés par le souffle de la montagne, pas plus que son front, qui

resplendit, en cet instant, comme les étoiles du firmament. Mais, il vaut mieux croire que c'est une étoile

elle-même qui est descendue de son orbite, en traversant l'espace, sur ce front majestueux, qu'elle entoure

avec sa clarté de diamant, comme d'une auréole. La nuit, écartant du doigt sa tristesse, se revêt de tous

ses charmes pour fêter le sommeil de cette incarnation de la pudeur, de cette image parfaite de

l'innocence des anges: le bruissement des insectes est moins perceptible. Les branches penchent sur lui

leur élévation touffue, afin de le préserver de la rosée, et la brise, faisant résonner les cordes de sa harpe

mélodieuse, envoie ses accords joyeux, à travers le silence universel, vers ces paupières baissées, qui

croient assister, immobiles, au concert cadencé des mondes suspendus. Il rêve qu'il est heureux; que sa

nature corporelle a changé: ou que, du moins, il s'est envolé sur un nuage pourpre, vers une autre sphère,

habitée par des êtres de même nature que lui. Hélas! que son illusion se prolonge jusqu'au réveil de

l'aurore! Il rêve que les fleurs dansent autour de lui en rond, comme d'immenses guirlandes folles, et

l'imprègnent de leurs parfums suaves, pendant qu'il chante un hymne d'amour, entre les bras d'un être

humain d'une beauté magique. Mais, ce n'est qu'une vapeur crépusculaire que ses bras entrelacent; et,

quand il se réveillera, ses bras ne l'entrelaceront plus. Ne te réveille pas, hermaphrodite; ne te réveille pas

encore, je t'en supplie. Pourquoi ne veux-tu pas me croire? Dors ... dors toujours. Que ta poitrine se

soulève, en poursuivant l'espoir chimérique du bonheur, je te le permets; mais, n'ouvre pas tes yeux. Ah!

n'ouvre pas tes yeux! Je veux te quitter ainsi, pour ne pas être témoin de ton réveil. Peut-être un jour, à

l'aide d'un livre volumineux, dans des pages émues, raconterai-je ton histoire, épouvanté de ce qu'elle

contient, et des enseignements qui s'en dégagent. Jusqu'ici, je ne l'ai pas pu; car, chaque fois que je l'ai

voulu, d'abondantes larmes tombaient sur le papier, et mes doigts tremblaient, sans que ce fût de

vieillesse. Mais, je veux avoir à la fin ce courage. Je suis indigné de n'avoir pas plus de nerfs qu'une

femme, et de m'évanouir, comme une petite fille, chaque fois que je réfléchis à ta grande misère. Dors ...

dors toujours; mais n'ouvre pas tes yeux! Adieu, hermaphrodite! Chaque jour, je ne manquerai pas de

prier le ciel pour toi (si c'était pour moi, je ne le prierais point). Que la paix soit dans ton sein!

* * * * *

Quand une femme, à la voix de soprano, émet ses notes vibrantes et mélodieuses, à l'audition de cette
harmonie humaine, mes yeux se remplissent d'une flamme latente et lancent des étincelles douloureuses,

tandis que dans mes oreilles semble retentir le tocsin de la canonnade. D'où peut venir cette répugnance

profonde pour tout ce qui tient à l'homme? Si les accords s'envolent des fibres d'un instrument, j'écoute

avec volupté ces notes perlées qui s'échappent en cadence à travers les ondes élastiques de l'atmosphère.

La perception ne transmet à mon ouïe qu'une impression d'une douceur à fondre les nerfs et la pensée; un

assoupissement ineffable enveloppe de ses pavots magiques, comme d'un voile qui tamise la lumière du

jour, la puissance active de mes sens et les forces vivaces de mon imagination. On raconte que je naquis

entre les bras de la surdité! Aux premières époques de mon enfance, je n'entendais pas ce qu'on me disait.

Quand, avec les plus grandes difficultés, on parvint à m'apprendre à parler, c'était seulement, après avoir

lu sur une feuille ce que quelqu'un écrivait, que je pouvais communiquer, à mon tour, le fil de mes

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