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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

éternelle de la vie. Je pourrais, cousant tes paupières avec une aiguille, te priver du spectacle de l'univers,
et te mettre dans l'impossibilité de trouver ton chemin; ce n'est pas moi qui te servirai de guide. Je

pourrais, soulevant ton corps vierge avec un bras de fer, te saisir par les jambes, te faire rouler autour de

moi, comme une fronde, concentrer mes forces en décrivant la dernière circonférence, et te lancer contre

la muraille. Chaque goutte de sang rejaillira sur une poitrine humaine, pour effrayer les hommes, et

mettre devant eux l'exemple de ma méchanceté! Ils s'arracheront sans trêve des lambeaux et des

lambeaux de chair; mais, la goutte de sang reste ineffaçable, à la même place, et brillera comme un

diamant. Sois tranquille, je donnerai à une demi-douzaine de domestiques l'ordre de garder les restes

vénérés de ton corps, et de les préserver de la faim des chiens voraces. Sans doute, le corps est resté

plaqué sur la muraille, comme une poire mûre, et n'est pas tombé à terre; mais, les chiens savent

accomplir des bonds élevés, si l'on n'y prend garde.

* * * * *

Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il est gentil! Ses yeux hardis dardent
quelque objet invisible, au loin, dans l'espace. Il ne doit pas avoir plus de huit ans, et, cependant, il ne

s'amuse pas, comme il serait convenable. Tout au moins il devrait rire et se promener avec quelque

camarade, au lieu de rester seul; mais, ce n'est pas son caractère.

Cet enfant, qui est assis sur un banc du jardin des Tuileries, comme il est gentil! Un homme, mû par un
dessein caché, vient s'asseoir à côté de lui, sur le même banc, avec des allures équivoques. Qui est-ce? Je

n'ai pas besoin de vous le dire; car, vous le reconnaîtrez à sa conversation tortueuse. Écoutons-les, ne les

dérangeons pas:

- A quoi pensais-tu, enfant?

- Je pensais au ciel.

- Il n'est pas nécessaire que tu penses au ciel; c'est déjà assez de penser à la terre. Es-tu fatigué de vivre,
toi qui viens à peine de naître?

- Non, mais chacun préfère le ciel à la terre.

- Eh bien, pas moi. Car, puisque le ciel a été fait par Dieu, ainsi que la terre, sois sûr que tu y rencontreras
les mêmes maux qu'ici-bas. Après ta mort, tu ne seras pas récompensé d'après tes mérites; car, si l'on te

commet des injustices sur cette terre (comme tu l'éprouveras, par expérience, plus tard), il n'y a pas de

raison pour que, dans l'autre vie, on ne t'en commette non plus. Ce que tu as de mieux à faire, c'est de ne

pas penser à Dieu, et de te faire justice toi-même, puisqu'on te la refuse. Si un de tes camarades

t'offensait, est-ce que tu ne serais pas heureux de le tuer?

- Mais, c'est défendu.

- Ce n'est pas si défendu que tu crois. Il s'agit seulement de ne pas se laisser attraper. La justice
qu'apportent les lois ne vaut rien; c'est la jurisprudence de l'offensé qui compte. Si tu détestais un de tes

camarades, est-ce que tu ne serais pas malheureux de songer qu'à chaque instant tu aies sa pensée devant

tes yeux?

- C'est vrai.

- Voilà donc un de tes camarades qui te rendrait malheureux toute ta vie: car, voyant que ta haine n'est

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