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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

dernière station, dévore l'espace et fait craquer le pavé ... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le
poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de la poussière. «Arrêtez, je vous en supplie; arrêtez

... mes jambes sont gonflées d'avoir marché pendant la journée ... je n'ai pas mangé depuis hier ... mes

parents m'ont abandonné ... je ne sais plus, que faire ... je suis résolu de retourner chez moi, et j'y serais

vite arrivé, si vous m'accordiez une place ... je suis un petit enfant de huit ans, et j'ai confiance en vous

...» Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais, une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au

milieu de la poussière. Un de ces hommes, à l'oeil froid, donne un coup de coude à son voisin, et paraît

lui exprimer son mécontentement de ces gémissements, au timbre argentin, qui parviennent jusqu'à son

oreille. L'autre baisse la tête d'une manière imperceptible, en forme d'acquiescement, et se replonge

ensuite dans l'immobilité de son égoïsme, comme une tortue dans sa carapace. Tout indique dans les

traits des autres voyageurs les mêmes sentiments que ceux des deux premiers. Les cris se font encore

entendre pendant deux ou trois minutes, plus perçants de seconde en seconde. L'on voit des fenêtres

s'ouvrir sur le boulevard, et une figure effarée, une lumière à la main, après avoir jeté les yeux sur la

chaussée, refermer le volet avec impétuosité, pour ne plus reparaître ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais,

une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au milieu de la poussière. Seul, un jeune

homme, plongé dans la rêverie, au milieu de ces personnages de pierre, paraît ressentir de la pitié pour le

malheur. En faveur de l'enfant, qui croit pouvoir l'atteindre, avec ses petites jambes endolories, il n'ose

pas élever la voix; car les autres hommes lui jettent des regards de mépris et d'autorité, et il sait qu'il ne

peut rien faire contre tous. Le coude appuyé sur ses genoux et la tête entre ses mains, il se demande,

stupéfait, si c'est là vraiment ce qu'on appelle la charité humaine. Il reconnaît alors que ce n'est

qu'un vain mot, qu'on ne trouve plus même dans le dictionnaire de la poésie, et avoue avec franchise son

erreur. Il se dit: «En effet, pourquoi s'intéresser à un petit enfant? Laissons-le de côté.» Cependant, une

larme brûlante a roulé sur la joue de cet adolescent, qui vient de blasphémer. Il passe péniblement la

main sur son front, comme pour en écarter un nuage dont l'opacité obscurcit son intelligence. Il se

démène, mais en vain, dans le siècle où il a été jeté; il sent qu'il n'y est pas à sa place, et cependant il ne

peut en sortir. Prison terrible! Fatalité hideuse! Lombano, je suis content de toi depuis ce jour! Je ne

cessais pas de t'observer, pendant que ma figure respirait la même indifférence que celle des autres

voyageurs. L'adolescent se lève, dans un mouvement d'indignation, et veut se retirer, pour ne pas

participer, même involontairement, à une mauvaise action. Je lui fais un signe, et il se remet à mon côté

... Il s'enfuit! Il s'enfuit!... Mais une masse informe le poursuit avec acharnement, sur ces traces, au milieu

de la poussière. Les cris cessent subitement, car l'enfant a touché du pied contre un pavé en saillie, et s'est

fait une blessure à la tête, en tombant. L'omnibus a disparu à l'horizon et l'on ne voit plus que la rue

silencieuse ... Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais une masse informe ne le poursuit plus avec acharnement,

sur ces traces, au milieu de la poussière. Voyez ce chiffonnier qui passe, courbé sur sa lanterne pâlotte; il

y a en lui plus de coeur que dans tous ses pareils de l'omnibus. Il vient de ramasser l'enfant; soyez sûr

qu'il le guérira et ne l'abandonnera pas, comme ont fait ses parents. Il s'enfuit!... Il s'enfuit!... Mais, de

l'endroit où il se trouve, le regard perçant du chiffonnier le poursuit avec acharnement, sur ses traces, au

milieu de la poussière!... Race stupide et idiote! Tu te repentiras de te conduire ainsi. C'est moi qui te le

dis. Tu t'en repentiras, va! tu t'en repentiras. Ma poésie ne consistera qu'à attaquer, par tous les moyens,

l'homme, cette bête fauve, et le Créateur, qui n'aurait pas dû engendrer une pareille vermine. Les volumes

s'entasseront sur les volumes, jusqu'à la fin de ma vie, et cependant, l'on n'y verra que cette seule idée,

toujours présente à ma conscience!

* * * * *

Faisant ma promenade quotidienne, chaque jour je passais dans une rue étroite: chaque jour, une jeune

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