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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

morales, qui nous entoure, ait été enfantée: le secret de notre destinée en haillons ne nous est pas
divulgué. Je le connais, le Tout-Puissant ... et lui, aussi, doit me connaître. Si, par hasard, nous marchons

sur le même sentier, sa vue perçante me voit arriver de loin: il prend un chemin de traverse, afin d'éviter

le triple dard de platine que la nature me donna comme une langue! Tu me feras plaisir, ô Créateur, de

me laisser épancher mes sentiments. Maniant les ironies terribles, d'une main ferme et froide, je t'avertis

que mon coeur en contiendra suffisamment, pour m'attaquer à toi, jusqu'à la fin de mon existence. Je

frapperai ta carcasse creuse: mais, si fort, que je me charge d'en faire sortir les parcelles restantes

d'intelligence que tu n'as pas voulu donner à l'homme, parce que tu aurais été jaloux de le faire égal à toi,

et que tu avais effrontément cachées dans tes boyaux, rusé bandit, comme si tu ne savais pas qu'un jour

ou l'autre je les aurais découvertes de mon oeil toujours ouvert, les aurais enlevées, et les aurais partagées

avec mes semblables. J'ai fait ainsi que je parle, et, maintenant, ils ne te craignent plus; ils traitent de

puissance à puissance avec toi. Donne-moi la mort, pour faire repentir mon audace: je découvre ma

poitrine et j'attends avec humilité. Apparaissez donc, envergures dérisoires de châtiments éternels!...

déploiements emphatiques d'attributs trop vantés! Il a manifesté l'incapacité d'arrêter la circulation de

mon sang qui le nargue. Cependant, j'ai des preuves qu'il n'hésite pas d'éteindre, à la fleur de l'âge, le

souffle d'autres humains, quand ils ont à peine goûté les jouissances de la vie. C'est simplement atroce;

mais, seulement, d'après la faiblesse de mon opinion! J'ai vu le Créateur, aiguillonnant sa cruauté inutile,

embraser des incendies où périssaient les vieillards et les enfants! Ce n'est pas moi qui commence

l'attaque: c'est lui qui me force à le faire tourner, ainsi qu'une toupie, avec le fouet aux cordes d'acier.

N'est-ce pas lui qui me fournit des accusations contre lui-même? Ne tarira point ma verve épouvantable!

Elle se nourrit des cauchemars insensés qui tourmentent mes insomnies. C'est à cause de Lohengrin que

ce qui précède a été écrit; revenons donc à lui. Dans la crainte qu'il ne devînt plus tard comme les autres

hommes, j'avais d'abord résolu de le tuer à coups de couteau, lorsqu'il aurait dépassé l'âge d'innocence.

Mais, j'ai réfléchi, et j'ai abandonné sagement ma résolution à temps. Il ne se doute pas que sa vie a été

en péril pendant un quart d'heure. Tout était prêt, et le couteau avait été acheté. Ce stylet était mignon,

car j'aime la grâce et l'élégance jusque dans les appareils de la mort: mais il était long et pointu. Une

seule blessure au cou, en perçant avec soin une des artères carotides, et je crois que ç'aurait suffi. Je suis

content de ma conduite; je me serais repenti plus tard. Donc, Lohengrin, fais ce que tu voudras, agis

comme il te plaira, enferme-moi toute la vie dans une prison obscure, avec des scorpions pour

compagnons de ma captivité, ou arrache-moi un oeil jusqu'à ce qu'il tombe à terre, je ne te ferai jamais le

moindre reproche: je suis à toi, je t'appartiens, je ne vis plus pour moi. La douleur que tu me causeras ne

sera pas comparable au bonheur de savoir, que celui qui me blesse, de ses mains meurtrières, est trempé

dans une essence plus divine que celle de ses semblables! Oui, c'est encore beau de donner sa vie pour un

être humain, et de conserver ainsi l'espérance que tous les hommes ne sont pas méchants, puisqu'il y en a

eu un, enfin, qui a su attirer, de force, vers soi, les répugnances défiantes de ma sympathie amère!...

* * * * *

Il est minuit; on ne voit pas un seul omnibus de la Bastille à la Madeleine. Je me trompe; en voilà un qui
apparaît subitement, comme s'il sortait de dessous terre. Les quelques passants attardés le regardent

attentivement; car il paraît ne ressembler à aucun autre. Sont assis, à l'impériale, des hommes qui ont

l'oeil immobile, comme celui d'un poisson mort. Ils sont pressés les uns contre les autres, et paraissent

avoir perdu la vie; au reste, le nombre réglementaire n'est pas dépassé. Lorsque le cocher donne un coup

de fouet à ses chevaux, on dirait que c'est le fouet qui fait remuer son bras, et non son bras le fouet. Que

doit être cet assemblage d'êtres bizarres et muets? Sont-ce des habitants de la lune? Il y a des moments où

on serait tenté de le croire; mais, ils ressemblent plutôt à des cadavres. L'omnibus, pressé d'arriver à la

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