bibliotheq.net - littérature française
 

Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

distillant la bave de ma bouche carrée? Mais, cet orage ne m'a pas causé la crainte. Que m'importerait
une légion d'orages! Ces agents de la police céleste accomplissent avec zèle leur pénible devoir, si j'en

juge sommairement par mon front blessé. Je n'ai pas à remercier le Tout-Puissant de son adresse

remarquable; il a envoyé la foudre de manière à couper précisément mon visage en deux, à partir du

front, endroit où la blessure a été le plus dangereuse: qu'un autre le félicite! Mais, les orages attaquent

quelqu'un de plus fort qu'eux. Ainsi donc, horrible Éternel, à la figure de vipère, il a fallu que

non-content d'avoir placé mon âme entre les frontières de la folie et les pensées de fureur qui tuent d'une

manière lente, tu aies cru, en outre, convenable à ta majesté, après un mûr examen, de faire sortir de mon

front une coupe de sang!... Mais, enfin, qui te dit quelque chose? Tu sais que je ne t'aime pas, et qu'au

contraire je te hais: pourquoi insistes-tu? Quand ta conduite voudra-t-elle cesser de s'envelopper des

apparences de la bizarrerie? Parle-moi franchement, comme à un ami: est-ce que tu ne te doutes pas,

enfin, que tu montres, dans ta persécution odieuse, un empressement naïf, dont aucun de tes séraphins

n'oserait faire ressortir le complet ridicule? Quelle colère te prend? Sache que, si tu me laissais vivre à

l'abri de tes poursuites, ma reconnaissance t'appartiendrait ... Allons, Sultan, avec ta langue,

débarrasse-moi de ce sang qui salit le parquet. Le bandage est fini: mon front étanché a été lavé avec de

l'eau salée, et j'ai croisé des bandelettes à travers mon visage. Le résultat n'est pas infini: quatre chemises,

pleines de sang et deux mouchoirs. On ne croirait pas, au premier abord, que Maldoror contînt tant de

sang dans ses artères; car, sur sa figure, ne brillent que les reflets du cadavre. Mais, enfin, c'est comme

ça. Peut-être que c'est à peu près tout le sang que pût contenir son corps, et il est probable qu'il n'y en

reste pas beaucoup. Assez, assez, chien avide; laisse le parquet tel qu'il est: tu as le ventre rempli. Il ne

faut pas continuer de boire: car, tu ne tarderais pas à vomir. Tu es convenablement repu, va te coucher

dans le chenil; estime-toi nager dans le bonheur; car, tu ne penseras pas à la faim, pendant trois jours

immenses, grâce aux globules que tu as descendues dans ton gosier, avec une satisfaction solennellement

visible. Toi, Léman, prends un balai: je voudrais aussi en prendre un, mais je n'en ai pas la force. Tu

comprends, n'est-ce pas, que je n'en ai pas la force? Remets tes pleurs dans leur fourreau; sinon, je croirai

que tu n'as pas le courage de contempler, avec sang-froid, la grande balafre, occasionnée par un supplice

déjà perdu pour moi dans la nuit des temps passés. Tu iras chercher à la fontaine deux seaux d'eau. Une

fois le parquet lavé, tu mettras ces linges dans la chambre voisine. Si la blanchisseuse revient ce soir,

comme elle doit le faire, tu les lui remettras; mais, comme il a plu beaucoup depuis une heure, et qu'il

continue de pleuvoir, je ne crois pas qu'elle sorte de chez elle; alors, elle viendra demain matin. Si elle te

demande d'où vient tout ce sang, tu n'es pas obligé de lui répondre. Oh! que je suis faible! N'importe:

j'aurai cependant la force de soulever le porte-plume et le courage de creuser ma pensée. Qu'a-t-il

rapporté au Créateur de me tracasser, comme si j'étais un enfant, par un orage qui porte la foudre? Je n'en

persiste pas moins dans ma résolution d'écrire. Ces bandelettes m'embêtent, et l'atmosphère de ma

chambre respire le sang ...

* * * * *

Qu'il n'arrive pas le jour où, Lohengrin et moi, nous passerons dans la rue, l'un à côté de l'autre, sans nous
regarder, en nous frôlant le coude, comme deux passants pressés! Oh! qu'on me laisse fuir à jamais loin

de cette supposition! L'Éternel a créé le monde tel qu'il est: il montrerait beaucoup de sagesse si, pendant

le temps strictement nécessaire pour briser d'un coup de marteau la tête d'une femme, il oubliait sa

majesté sidérale, afin de nous révéler les mystères au milieu desquels notre existence étouffe, comme un

poisson au fond d'une barque. Mais, il est grand et noble; il l'emporte sur nous par la puissance de ses

conceptions; s'il parlementait avec les hommes, toutes les hontes rejailliraient jusqu'à son visage. Mais ...

misérable que tu es! pourquoi ne rougis-tu pas? Ce n'est pas assez que l'armée des douleurs physiques et

< page précédente | 25 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.