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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

roseaux, c'est vrai; mais, grâce à ton propre contact, ne prenant que ce qu'il y avait de beau en toi, ma
raison s'est agrandie, et je puis te parler. Je suis venu vers toi, afin de te retirer de l'abîme. Ceux qui

s'intitulent tes amis te regardent, frappés de consternation, chaque fois qu'ils te rencontrent, pâle et voûté,

dans les théâtres, dans les places publiques, dans les églises, ou pressant, de deux cuisses nerveuses, ce

cheval qui ne galope que pendant la nuit, tandis qu'il porte son maître-fantôme, enveloppé dans un long

manteau noir. Abandonne ces pensées, qui rendent ton coeur vide comme un désert; elles sont plus

brûlantes que le feu. Ton esprit est tellement malade que tu ne t'en aperçois pas, et que tu crois être dans

ton naturel, chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensées, quoique pleines d'une infernale

grandeur. Malheureux! qu'as-tu dit depuis le jour de ta naissance? O triste reste d'une intelligence

immortelle, que Dieu avait créée avec tant d'amour! Tu n'as engendré que des malédictions plus affreuses

que la vue de panthères affamées! Moi, je préférerais avoir les paupières collées, mon corps manquant

des jambes et des bras, avoir assassiné un homme, que ne pas être toi! Parce que je te hais. Pourquoi

avoir ce caractère qui m'étonne? De quel droit viens-tu sur cette terre, pour tourner en dérision ceux qui

l'habitent, épave pourrie, ballottée par le scepticisme? Si tu ne t'y plais pas, il faut retourner dans les

sphères d'où tu viens. Un habitant des cités ne doit pas résider dans les villages, pareil à un étranger.

Nous savons que, dans les espaces, il existe des sphères plus spacieuses que la nôtre, et dont les esprits

ont une intelligence que nous ne pouvons même pas concevoir. Eh bien, va-t'en!... retire-toi de ce sol

mobile!... montre enfin ton essence divine, que tu as cachée jusqu'ici; et, le plus tôt possible, dirige ton

vol ascendant vers ta sphère, que nous n'envions point, orgueilleux que tu es! car, je ne suis pas parvenu à

reconnaître si tu es un homme ou plus qu'un homme! Adieu donc; n'espère plus retrouver le crapaud sur

ton passage. Tu as été la cause de ma mort. Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon!»

* * * * *

S'il est quelquefois logique de s'en rapporter à l'apparence des phénomènes, ce premier chant finit ici. Ne
soyez pas sévère pour celui qui ne fait encore qu'essayer sa lyre: elle rend un son si étrange! Cependant,

si vous voulez être impartial, vous reconnaîtrez déjà une empreinte forte, au milieu des imperfections.

Quant à moi, je vais me remettre au travail, pour faire paraître un deuxième chant, dans un laps de temps

qui ne soit pas trop retardé. La fin du dix-neuvième siècle verra son poëte (cependant, au début, il ne doit

pas commencer par un chef-d'oeuvre, mais suivre la loi de la nature): il est né sur les rives américaines, à

l'embouchure de la Plata, là où deux peuples, jadis rivaux, s'efforcent actuellement de se surpasser par le

progrès matériel et moral. Buenos-Ayres, la reine du Sud, et Montevideo, la coquette, se tendent une

main amie, à travers les eaux argentines du grand estuaire. Mais, la guerre éternelle a placé son empire

destructeur sur les campagnes, et moissonne avec joie des victimes nombreuses. Adieu, vieillard, et

pense à moi, si tu m'as lu. Toi, jeune homme, ne te désespère point; car, tu as un ami dans le vampire,

malgré ton opinion contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis.

FIN DU PREMIER CHANT

CHANT DEUXIÈME

Où est-il passé ce premier chant de Maldoror, depuis que sa bouche, pleine des feuilles de la belladone,
le laissa échapper, à travers les royaumes de la colère, dans un moment de réflexion? Où est passé ce

chant ... On ne le sait pas au juste. Ce ne sont pas les arbres, ni les vents qui l'ont gardé. Et la morale, qui

passait en cet endroit, ne présageant pas qu'elle avait, dans ces pages incandescentes, un défenseur

énergique, l'a vu se diriger, d'un pas ferme et droit, vers les recoins obscurs et les fibres secrètes des

consciences. Ce qui est du moins acquis à la science, c'est que, depuis ce temps, l'homme, à la figure de

crapaud, ne se reconnaît plus lui-même, et tombe souvent dans des accès de fureur qui le font ressembler

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