bibliotheq.net - littérature française
 

Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

la demeure qu'il s'est choisie; et, si quelque avare refusait de délivrer sa quote-part, j'ai ordre, en parlant à
sa personne, de faire comme les huissiers: il ne manque pas de chacals et de vautours qui désireraient

faire un bon repas. J'ai vu se ranger, sous les drapeaux de la mort, celui qui fut beau; celui qui, après sa

vie, n'a pas enlaidi; l'homme, la femme, le mendiant, les fils de rois; les illusions de la jeunesse, les

squelettes des vieillards; le génie, la folie; la paresse, son contraire; celui qui fut faux, celui qui fut vrai;

le masque de l'orgueilleux, la modestie de l'humble; le vice couronné de fleurs et l'innocence trahie.

- Non certes, je ne refuse pas ta couche, qui est digne de moi, jusqu'à ce que l'aurore vienne, qui ne
tardera point. Je te remercie de ta bienveillance ... Fossoyeur, il est beau de contempler les ruines des

cités; mais, il est plus beau de contempler les ruines des humains!

* * * * *

Le frère de la sangsue marchait à pas lents dans la forêt. Il s'arrête à plusieurs reprises, en ouvrant la
bouche pour parler. Mais, chaque fois sa gorge se resserre, et refoule en arrière l'effort avorté. Enfin, il

s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourné, appuyé contre une écluse qui l'empêche

de partir, n'aille pas, comme les autres, prendre avec ta main, les vers qui sortent de son ventre gonflé, les

considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis en dépecer un grand nombre, en te disant que, toi,

aussi, tu ne seras pas plus que ce chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes-nageoires

de l'ours marin de l'océan Boréal, n'avons pu trouver le problème de la vie. Prends garde, la nuit

s'approche, et tu es là depuis le matin. Que dira ta famille, avec ta petite soeur, de te voir si tard arriver?

Lave tes mains, reprends la route qui va où tu dors ... Quel est cet être, là-bas, à l'horizon, et qui ose

approcher de moi, sans peur, à sauts obliques et tourmentés; et quelle majesté, mêlée d'une douceur

sereine! Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupières énormes jouent avec la brise, et paraissent

vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps tremble; c'est la première fois, depuis

que j'ai sucé les sèches mamelles de ce qu'on appelle une mère. Il y a comme une auréole de lumière

éblouissante autour de lui. Quand il a parlé, tout s'est tu dans la nature, et a éprouvé un grand frisson.

Puisqu'il te plaît de venir à moi, comme attiré par un aimant, je ne m'y opposerai pas. Qu'il est beau! Ça

me fait de la peine de le dire. Tu dois être puissant; car, tu as une figure plus qu'humaine, triste comme

l'univers, belle comme le suicide. Je t'abhorre autant que je le peux; et je préfère voir un serpent,

entrelacé autour de mon cou depuis le commencement des siècles, que non pas tes yeux ... Comment!...

c'est toi, crapaud! ... gros crapaud!... infortuné crapaud!... Pardonne!... pardonne!... Que viens-tu faire sur

cette terre où sont les maudits? Mais, qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides, pour avoir

l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut, par un ordre supérieur, avec la mission de consoler les

diverses races d'êtres existants, tu t'abattis sur la terre, avec la rapidité du milan, les ailes non fatiguées de

cette longue, magnifique course; je te vis! Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même

temps qu'à ma faiblesse. «Un de plus qui est supérieur à ceux de la terre, me disais-je: cela, par la volonté

divine. Moi, pourquoi pas aussi? A quoi bon l'injustice, dans les décrets suprêmes? Est-il insensé, le

Créateur; cependant le plus fort, dont la colère est terrible!» Depuis que tu m'es apparu, monarque des

étangs et des marécages! couvert d'une gloire qui n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en partie consolé; mais,

ma raison chancelante s'abîme devant tant de grandeur! Qui es-tu donc? Reste ... oh! reste encore sur

cette terre! Replie tes blanches ailes, et ne regarde pas en haut, avec des paupières inquiètes ... Si tu pars,

partons ensemble!» Le crapaud s'assit sur les cuisses de derrière (qui ressemblent tant à celles de

l'homme!) et, pendant que les limaces, les cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur ennemi

mortel, prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi. Remarque ma figure, calme comme un

miroir, et je crois avoir une intelligence égale à la tienne. Un jour, tu m'appelas le soutien de ta vie.

Depuis lors, je n'ai pas démenti la confiance que tu m'avais vouée. Je ne suis qu'un simple habitant des

< page précédente | 22 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.