bibliotheq.net - littérature française
 

Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

souvent les forces de la nature. Comment veux-tu, étranger, que la pioche remue cette terre, qui d'abord
nous nourrit, et puis nous donne un lit commode, préservé du vent de l'hiver soufflant avec furie dans ces

froides contrées, lorsque celui qui tient la pioche, de ses tremblantes mains, après avoir toute la journée

palpé convulsivement les joues des anciens vivants qui rentrent dans son royaume, voit, le soir, devant

lui, écrit en lettres de flammes, sur chaque croix de bois, l'énoncé du problème effrayant que l'humanité

n'a pas encore résolu: la mortalité ou l'immortalité de l'âme. Le créateur de l'univers, je lui ai toujours

conservé mon amour; mais, si, après la mort, nous ne devons plus exister, pourquoi vois-je, la plupart des

nuits, chaque tombe s'ouvrir, et leurs habitants soulever doucement les couvercles de plomb, pour aller

respirer l'air frais?

- Arrête-toi dans ton travail. L'émotion t'enlève tes forces; tu me parais faible comme le roseau; ce serait
une grande folie de continuer. Je suis fort: je vais prendre ta place. Toi, mets-toi à l'écart; tu me donneras

des conseils, si je ne fais pas bien.

- Que ses bras sont musculeux, et qu'il y a du plaisir à le regarder bêcher la terre avec tant de facilité!

- Il ne faut pas qu'un doute inutile tourmente ta pensée: toutes ces tombes, qui sont éparses dans un
cimetière, comme les fleurs dans une prairie, comparaison qui manque de vérité, sont dignes d'être

mesurées avec le compas serein du philosophe. Les hallucinations dangereuses peuvent venir le jour;

mais, elles viennent surtout la nuit. Par conséquent, ne t'étonne pas des visions fantastiques que tes yeux

semblent apercevoir. Pendant le jour, lorsque l'esprit est en repos, interroge ta conscience; elle te dira,

avec sûreté, que le Dieu qui a créé l'homme avec une parcelle de sa propre intelligence possède une bonté

sans limites, et recevra, après la mort terrestre, ce chef-d'oeuvre dans son sein. Fossoyeur, pourquoi

pleures-tu? Pourquoi ces larmes, pareilles à celles d'une femme? Rappelle-toi le bien; nous sommes sur

ce vaisseau démâté pour souffrir. C'est un mérite, pour l'homme, que Dieu l'ait jugé capable de vaincre

ses souffrances les plus graves. Parle, et, puisque, d'après tes voeux les plus chers, l'on ne souffrirait pas,

dis en quoi consisterait alors la vertu, idéal que chacun s'efforce d'atteindre, si ta langue est faite comme

celle des autres hommes.

- Où suis-je? N'ai-je pas changé de caractère? Je sens un souffle puissant de consolation effleurer mon
front rasséréné, comme la brise du printemps ranime l'espérance des vieillards. Quel est cet homme dont

le langage sublime a dit des choses que le premier venu n'aurait pas prononcées? Quelle beauté de

musique dans la mélodie incomparable de sa voix! Je préfère l'entendre parler, que chanter d'autres.

Cependant, plus je l'observe, plus sa figure n'est pas franche. L'expression générale de ses traits contraste

singulièrement avec ces paroles que l'amour de Dieu seul a pu inspirer. Son front, ridé de quelques plis,

est marqué d'un stygmate indélébile. Ce stygmate, qui l'a vieilli avant l'âge, est-il honorable ou est-il

infâme? Ses rides doivent-elles être regardées avec vénération? Je l'ignore et je crains de le savoir.

Quoiqu'il dise ce qu'il ne pense pas, je crois néanmoins qu'il a des raisons pour agir comme il l'a fait,

excité par les restes en lambeaux d'une charité détruite en lui. Il est absorbé dans des méditations qui me

sont inconnues, et il redouble d'activité dans un travail ardu qu'il n'a pas l'habitude d'entreprendre. La

sueur mouille sa peau: il ne s'en aperçoit pas. Il est plus triste que les sentiments qu'inspire la vue d'un

enfant au berceau. Oh! comme il est sombre!... D'où sors-tu?... Étranger, permets que je touche, et que

mes mains, qui étreignent rarement celles des vivants, s'imposent sur la noblesse de ton corps. Quoi qu'il

en arrive, je saurais à quoi m'en tenir. Ces cheveux sont les plus beaux que j'aie touchés dans ma vie. Qui

serait assez audacieux pour contester que je ne connais pas la qualité des cheveux?

- Que me veux-tu, quand je creuse une tombe? Le lion ne souhaite pas qu'on l'agace, quand il se repaît. Si

< page précédente | 20 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.