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Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror
Nous avons cru que la réédition d'une oeuvre aussi intéressante serait bien accueillie. Ses véhémences de style ne peuvent effrayer une époque aussi littéraire que la nôtre. Si outrées qu'elles soient, elles gardent une beauté profonde et ne revêtent aucun caractère pornographique.
La Critique appréciera, comme il convient, les Chants de Maldoror, poëme étrange et inégal où, dans un désordre furieux, se heurtent des épisodes admirables et d'autres souvent confus. En écrivant cette notice, nous voulons simplement détruire une légende formée, on ne sait trop pourquoi, à l'endroit de la personnalité du comte de Lautréamont. Dernièrement encore, M. Léon Bloy, dont la mission, ici-bas, consiste décidément à démolir tout le monde, les morts comme les vivants, tentait d'accréditer cette légende dans une longue étude consacrée au volume[2]: il y répète à satiété que l'auteur était fou et qu'il est mort fou. - «C'est un aliéné qui parle, le plus déplorable, le plus déchirant des aliénés.» - «La catastrophe qui fit de cet inconnu un aliéné ...» - «... Car c'est un vrai fou, hélas! Un vrai fou qui sent sa folie.» Et plus loin: «_L'auteur est mort dans un cabanon, et c'est tout ce qu'on sait de lui.» En écrivant cela, M. Léon Bloy a sciemment fait de très mauvaise besogne; en effet, il résulte de l'enquête très approfondie que nous avons faite, il résulte de documents authentiques que nous avons recueillis, que l'auteur des Chants de Maldoror n'est pas mort fou. Le comte de Lautréamont s'est éteint à l'âge de vingt ans, emporté en deux jours par une fièvre maligne. Si M. Léon Bloy avait lu les aliénistes, et si la science physiologique l'avait un peu allaité, il eût apporté plus de réserve dans l'invention d'une fable, intéressante seulement au point de vue de l'effet littéraire qu'il désirait produire. La Science, en effet, nous apprend que les cas de vraie folie sont extrêmement rares au-dessous de vingt ans. Or, l'auteur naquit à Montevideo le 4 avril 1850; son manuscrit fut remis à l'imprimerie en 1868; on peut sans témérité présumer son complet achèvement en 1867; les Chants de Maldoror sortirent donc de l'imagination et du labeur cérébral d'un jeune homme de dix-sept ans. Au surplus, l'extrait des minutes des actes de décès du neuvième arrondissement de Paris porte que Isidore-Lucien Ducasse - tel est son véritable nom - est décédé le jeudi 24 novembre 1870, à huit heures du matin, en son domicile, Faubourg-Montmartre, no 7. Le numéro 7 du Faubourg-Montmartre n'a jamais été ni un cabanon, ni une maison de fous.
Nos actives investigations n'ont pas abouti à pénétrer, dans son intégralité, le mystère dont la vie de l'auteur à Paris semble avoir été entourée. La Préfecture de police s'est refusée à nous seconder dans ces recherches, parce que nous n'avions aucun caractère officiel pour les lui demander. Voilà, certes, un rigorisme administratif fort regrettable. Quel inconvénient peut-il y avoir à fournir à un éditeur quelques renseignements sur la vie d'un homme de lettres mort depuis vingt ans? Borné à nos seules enquêtes, nous avons acquis la certitude que Ducasse était venu à Paris dans le but d'y suivre les cours de l'école Polytechnique ou des Mines. En 1867, il occupait une chambre dans un hôtel situé au numéro 23 de la rue Notre-Dame-des-Victoires. Il y était descendu dès son arrivée d'Amérique. C'était un grand jeune homme, brun, imberbe, nerveux, rangé et travailleur. Il n'écrivait que la nuit, assis à son piano. Il déclamait, il forgeait ses phrases, plaquant ses prosopopées avec des accords. Cette méthode de composition faisait le désespoir des locataires de l'hôtel, qui, souvent, réveillés en sursaut, ne pouvaient se douter qu'un étonnant musicien du verbe, un rare symphoniste de la phrase cherchait, en frappant son clavier, les rhythmes de son orchestration littéraire.
Si de tels raccourcis de la vie d'un homme ne suffisent pas pour reconstituer une ressemblance bien définitive, ils aideront toutefois à élucider, pour une petite part, le mystère de cette figure vouée à rester, par presque tous ses côtés, obscure. Mais, restituer un caractère avec des documents, cela ne tient-il pas un peu du domaine des sciences occultes? Du moins, avons-nous cherché à éclairer ce sommaire portrait en recourant à celle des sciences de ce temps qui, d'après un texte, s'applique à évoquer les plus fuyantes
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