bibliotheq.net - littérature française
 

Comte de Lautréamont - Les Chants de Maldoror

poëte. Tu es plus beau que la nuit. Réponds-moi, océan, veux-tu être mon frère? Remue-toi avec
impétuosité ... plus ... plus encore, si tu veux que je te compare à la vengeance de Dieu; allonge tes

griffes livides en te frayant un chemin sur ton propre sein ... c'est bien. Déroule tes vagues épouvantables,

océan hideux, compris par moi seul, et devant lequel je tombe, prosterné à tes genoux. La majesté de

l'homme est empruntée; il ne m'imposera point: toi, oui. Oh! quand tu t'avances, la crête haute et terrible,

entouré de tes replis tortueux comme d'une cour, magnétiseur et farouche, roulant tes ondes les unes sur

les autres, avec la conscience de ce que tu es, pendant que tu pousses, des profondeurs de ta poitrine,

comme accablé d'un remords intense que je ne puis pas découvrir, ce sourd mugissement perpétuel que

les hommes redoutent tant, même quand ils te contemplent, en sûreté, tremblants sur le rivage, alors, je

vois qu'il ne m'appartient pas, le droit insigne de me dire ton égal. C'est pourquoi, en présence de ta

supériorité, je te donnerais tout mon amour (et nul ne sait la quantité d'amour que contiennent mes

aspirations vers le beau), si tu ne me faisais douloureusement penser à mes semblables, qui forment avec

toi le plus ironique contraste, l'antithèse la plus bouffonne que l'on ait jamais vue dans la création: je ne

puis pas t'aimer, je te déteste. Pourquoi reviens-je à toi, pour la millième fois, vers tes bras amis, qui

s'entrouvent, pour caresser mon front brûlant, qui voit disparaître la fièvre à leur contact! Je ne connais

pas ta destinée cachée; tout ce qui te concerne m'intéresse. Dis-moi donc si tu es la demeure du prince

des ténèbres. Dis-le moi ... dis-le moi, océan (à moi seul, pour ne pas attrister ceux qui n'ont encore

connu que les illusions), et si le souffle de Satan crée les tempêtes qui soulèvent tes eaux salées jusqu'aux

nuages. Il faut que tu me le dises, parce que je me réjouirais de savoir l'enfer si près de l'homme. Je veux

que celle-ci soit la dernière strophe de mon invocation. Par conséquent, une seule fois encore, je veux te

saluer et te faire mes adieux! Vieil océan, aux vagues de cristal ... Mes yeux se mouillent de larmes

abondantes, et je n'ai pas la force de poursuivre; car, je sens que le moment venu de revenir parmi les

hommes, à l'aspect brutal; mais ... courage! Faisons un grand effort, et accomplissons, avec le sentiment

du devoir, notre destinée sur cette terre. Je te salue, vieil océan!

* * * * *

On ne me verra pas, à mon heure dernière (j'écris ceci sur mon lit de mort), entouré de prêtres. Je veux
mourir, bercé par la vague de la mer tempétueuse, ou debout sur la montagne ... les yeux en haut, non: je

sais que mon anéantissement sera complet. D'ailleurs, je n'aurais pas de grâce à espérer. Qui ouvre la

porte de ma chambre funéraire? J'avais dit que personne n'entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous;

mais, si vous croyez apercevoir quelque marque de douleur ou de crainte sur mon visage d'hyène (j'use

de cette comparaison, quoique l'hyène soit plus belle que moi, et plus agréable à voir), soyez détrompé:

qu'il s'approche. Nous sommes dans une nuit d'hiver, alors que les éléments s'entrechoquent de toutes

parts, que l'homme a peur, et que l'adolescent médite quelque crime sur un de ses amis, s'il est ce que je

fus dans ma jeunesse. Que le vent, dont les sifflements plaintifs attristent l'humanité, depuis que le vent,

l'humanité existent, quelques moments avant l'agonie dernière, me porte sur les os de ses ailes, à travers

le monde, impatient de ma mort. Je jouirai encore, en secret, des exemples nombreux de la méchanceté

humaine (un frère, sans être vu, aime à voir les actes de ses frères). L'aigle, le corbeau, l'immortel

pélican, le canard sauvage, la grue voyageuse, éveillés, grelottant de froid, me verront passer à la lueur

des éclairs, spectre horrible et content. Ils ne sauront ce que cela signifie. Sur la terre, la vipère, l'oeil gros

du crapaud, le tigre, l'éléphant; dans la mer, la baleine, le requin, le marteau, l'informe raie, la dent du

phoque polaire, se demanderont quelle est cette dérogation à la loi de la nature. L'homme, tremblant,

collera son front contre la terre, au milieu de ses gémissements. «Oui, je vous surpasse tous par ma

cruauté innée, cruauté qu'il n'a pas dépendu de moi d'effacer. Est-ce pour ce motif que vous vous montrez

devant moi dans cette prosternation? ou bien, est-ce parce que vous me voyez parcourir, phénomène

< page précédente | 14 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.