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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

Du Château de... ce 13 septembre 17**.

LETTRE LXXII

LE CHEVALIER DANCENY

À CÉCILE DE VOLANGES

(Remise seulement le 14. )

Ô ma Cécile! que j'envie le sort de Valmont! demain il vous verra. C'est lui qui vous remettra cette
Lettre; et moi, languissant loin de vous, je traînerai ma pénible existence entre les regrets et le malheur.

Mon amie, ma tendre amie, plaignez-moi de mes maux; surtout plaignez-moi des vôtres; c'est contre eux

que le courage m'abandonne.

Qu'il m'est affreux de causer votre malheur! sans moi, vous seriez heureuse et tranquille. Me
pardonnez-vous? dites! ah! dites que vous me pardonnez; dites-moi aussi que vous m'aimez, que vous

m'aimerez toujours. J'ai besoin que vous me le répétiez. Ce n'est pas que j'en doute: mais il me semble

que plus on en est sûr, et plus il est doux de se l'entendre dire. vous m'aimez, n'est-ce pas? oui, vous

m'aimez de toute votre âme. Je n'oublie pas que c'est la dernière parole que je vous ai entendue

prononcer.

Comme je l'ai recueillie dans mon coeur! comme elle s'y est profondément gravée! et avec quels
transports le mien y a répondu!

Hélas! dans ce moment de bonheur, j'étais loin de prévoir le sort affreux qui nous attendait.

Occupons-nous, ma Cécile, des moyens de l'adoucir.

Si j'en crois mon ami il suffira, pour y parvenir, que vous preniez en lui une confiance qu'il mérite. J'ai
été peiné, je l'avoue, de l'idée désavantageuse que vous paraissez avoir de lui. J'y ai reconnu les

préventions de votre Maman: c'était pour m'y soumettre que j'avais négligé, depuis quelque temps, cet

homme vraiment aimable, qui aujourd'hui fait tout pour moi; qui enfin travaille à nous réunir, lorsque

votre Maman nous a séparés. Je vous en conjure, ma chère amie, voyez-le d'un oeil plus favorable.

Songez qu'il est mon ami, qu'il veut être le vôtre, qu'il peut me rendre le bonheur de vous voir. Si ces

raisons ne vous ramènent pas, ma Cécile, vous ne m'aimez pas autant que vous aime, vous ne m'aimez

plus autant que vous m'aimiez. Ah! si jamais vous deviez m'aimer moins... Mais non, le coeur de ma

Cécile est à moi; il y est pour la vie; et si j'ai à craindre les peines d'un amour malheureux, sa constance

au moins me sauvera des tourments d'un amour trahi. Adieu, ma charmante amie; n'oubliez pas que je

souffre, et qu'il ne tient qu'à vous de me rendre heureux, parfaitement heureux. Écoutez le voeu de mon

coeur, et recevez les plus tendres baisers de l'amour.

Paris, ce Il septembre 17**.

LETTRE LXXIII

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