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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

été content de moi.

Au point du jour, il a fallu se séparer. C'est ici que l'intérêt commence. L'étourdie avait cru laisser sa
porte entrouverte, nous la trouvâmes fermée, et la clef était restée en dedans: vous n'avez pas d'idée de

l'expression de désespoir avec laquelle la Vicomtesse me dit aussitôt: "Ah! je suis perdue." Il faut

convenir qu'il eût été plaisant de la laisser dans cette situation: mais pouvais-je souffrir qu'une femme fût

perdue pour moi, sans l'être par moi? Et devais-je, comme le commun des hommes, me laisser maîtriser

par les circonstances? Il fallait donc trouver un moyen. Qu'eussiez-vous fait, ma belle amie? voici ma

conduite, et elle a réussi.

J'eus bientôt reconnu que la porte en question pouvait s'enfoncer, en se permettant de faire beaucoup de
bruit. J'obtins donc de la Vicomtesse, non sans peine, qu'elle jetterait des cris perçants et d'effroi, comme

au voleur, à l'assassin, etc. Et nous convînmes qu'au premier cri, j'enfoncerais la porte, et qu'elle courut à

son lit. vous ne sauriez croire combien il fallut de temps pour la décider, même après qu'elle eut consenti.

Il fallut pourtant finir par là, et au premier coup de pied la porte céda.

La Vicomtesse fit bien de ne pas perdre de temps; car au même instant, le Vicomte et Vressac furent dans
le corridor; et la Femme de chambre accourut aussi à la chambre de sa Maîtresse.

J'étais seul de sang-froid, et j'en profitai pour aller éteindre une veilleuse qui brûlait encore et la renverser
par terre; car jugez combien il eût été ridicule de feindre cette terreur panique, en ayant de la lumière

dans sa chambre. Je querellai ensuite le mari et l'Amant sur leur sommeil léthargique, en les assurant que

les cris auxquels j'étais accouru, et mes efforts pour enfoncer la porte, avaient duré au moins cinq

minutes.

La Vicomtesse qui avait retrouvé son courage dans son lit, me seconda assez bien, et jura ses grands
Dieux qu'il y avait un voleur dans son appartement; elle protesta avec plus de sincérité que de la vie elle

n'avait eu tant de peur. Nous cherchions partout et nous ne trouvions rien, lorsque je fis apercevoir la

veilleuse renversée, et conclus que, sans doute, un rat avait causé le dommage et la frayeur; mon avis

passa tout d'une voix, et après quelques plaisanteries rebattues sur les rats, le Vicomte s'en alla le premier

regagner sa chambre et son lit, en priant sa femme d'avoir à l'avenir des rats plus tranquilles.

Vressac, resté seul avec nous, s'approcha de la Vicomtesse pour lui dire tendrement que c'était une
vengeance de l'Amour; à quoi elle répondit en me regardant: "Il était donc bien en colère, car il s'est

beaucoup vengé, mais, ajouta-t-elle, je suis rendue de fatigue et je veux dormir." J'étais dans un moment

de bonté; en conséquence, avant de nous séparer, je plaidai la cause de Vressac, et j'amenai le

raccommodement. Les deux Amants s'embrassèrent, et je fus, à mon tour, embrassé par tous deux. Je ne

me souciais plus des baisers de la Vicomtesse: mais j'avoue que celui de Vressac me fit plaisir. Nous

sortîmes ensemble; et après avoir reçu ses longs remerciements, nous allâmes chacun nous remettre au

lit.

Si vous trouvez cette histoire plaisante, je ne vous en demande pas le secret. À présent que je m'en suis
amusé, il est juste que le Public ait son tour. Pour le moment, je ne parle que de l'histoire, peut-être

bientôt en dirons-nous autant de l'héroïne?

Adieu, il y a une heure que mon Chasseur attend; je ne prends plus que le moment de vous embrasser, et
de vous recommander surtout de vous garder de Prévan.

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