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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

sa vertu dans une lente agonie; de la fixer sans cesse sur ce désolant spectacle; et de ne lui accorder le
bonheur de m'avoir dans ses bras, qu'après l'avoir forcée à n'en plus dissimuler le désir. Au fait, je vaux

bien peu, si je ne vaux pas la peine d'être demandé. Et puis-je me venger moins d'une femme hautaine,

qui semble rougir d'avouer qu'elle adore?

J'ai donc refusé la précieuse amitié, et m'en suis tenu à mon titre d'Amant. Comme je ne me dissimule
point que ce titre, qui ne paraît d'abord qu'une dispute de mots, est pourtant d'une importance réelle à

obtenir, j'ai mis beaucoup de soin à ma Lettre, et j'ai tâché d'y répandre ce désordre, qui peut seul peindre

le sentiment. J'ai enfin déraisonné le plus qu'il m'a été possible: car sans déraisonnement, point de

tendresse; et c'est, je crois, par cette raison que les femmes nous sont si supérieures dans les Lettres

d'Amour.

J'ai fini la mienne par une cajolerie, et c'est encore une suite de mes profondes observations.

Après que le coeur d'une femme a été exercé quelque temps, il a besoin de repos; et j'ai remarqué qu'une
cajolerie était, pour toutes, l'oreiller le plus doux à leur offrir.

Adieu, ma belle amie. Je pars demain. Si vous avez des ordres à me donner pour la Comtesse de ***, je
m'arrêterai chez elle, au moins pour dîner.

Je suis fâché de partir sans vous voir. Faites-moi passer vos sublimes instructions, et aidez-moi de vos
sages conseils, dans ce moment décisif.

Surtout, défendez-vous de Prévan; et puissé-je un jour vous dédommager de ce sacrifice! Adieu.

De... ce 11, septembre 17**.

LETTRE LXXI

LE VICOMTE DE VALMONT

À LA MARQUISE DE MERTEUIL

Mon étourdi de Chasseur n'a-t-il pas laissé mon portefeuille à Paris! Les lettres de ma Belle, celles de
Danceny pour la petite Volanges, tout est resté, et j'ai besoin de tout. Il va partir pour réparer sa sottise; et

tandis qu'il selle son cheval, je vous raconterai mon histoire de cette nuit: car je vous prie de croire que je

ne perds pas mon temps.

L'aventure, par elle-même, est bien peu de chose; ce n'est qu'un réchauffé avec la Vicomtesse de M...

Mais elle m'a intéressé par les détails. Je suis bien aise d'ailleurs de vous faire voir que si j'ai le talent de
perdre les femmes, je n'ai pas moins, quand je veux, celui de les sauver. Le parti le plus difficile, ou le

plus gai, est toujours celui que je prends; et je ne me reproche pas une bonne action, pourvu qu'elle

m'exerce ou m'amuse.

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