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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

À LA MARQUISE DE MERTEUIL

J'ai un avis important à vous donner, ma chère amie.

Je soupai hier, comme vous savez, chez la Maréchale de ***, on y parla de vous, et j'en dis, non pas tout
le bien que j'en pense, mais tout celui que je n'en pense pas. Tout le monde paraissait être de mon avis, et

la conversation languissait, comme il arrive toujours, quand on ne dit que du bien de son prochain,

lorsqu'il s'éleva un contradicteur: c'était Prévan.

"À Dieu ne plaise, dit-il en se levant, que je doute de la sagesse de Madame de Merteuil! mais j'oserais
croire qu'elle la doit plus à sa légèreté qu'à ses principes. Il est peut-être plus difficile de la suivre que de

lui plaire; et comme on ne manque guère, en courant après une femme, d'en rencontrer d'autres sur son

chemin, comme, à tout prendre, ces autres-là peuvent valoir autant et plus qu'elle; les uns sont distraits

par un goût nouveau, les autres s'arrêtent de lassitude; et c'est peut-être la femme de Paris qui a eu le

moins à se défendre.

"Pour moi, ajouta-t-il (encouragé par le sourire de quelques femmes), je ne croirai à la vertu de Madame
de Merteuil, qu'après avoir crevé six chevaux à lui faire ma cour." Cette mauvaise plaisanterie réussit,

comme toutes celles qui tiennent à la médisance; et pendant le rire qu elle excitait, Prévan reprit sa place,

et la conversation générale changea. Mais les deux Comtesses de P..., auprès de qui était notre incrédule,

en firent avec lui leur conversation particulière, qu'heureusement je me trouvais à portée d'entendre.

Le défi de vous rendre sensible a été accepté; la parole de tout dire a été donnée; et de toutes celles qui se
donneraient dans cette aventure, ce serait sûrement la plus religieusement gardée. Mais vous voilà bien

avertie, et vous savez le proverbe.

Il me reste à vous dire que ce Prévan, que vous ne connaissez pas, est infiniment aimable, et encore plus
adroit. Que si quelquefois vous m'avez entendu dire le contraire, c'est seulement que je ne l'aime pas, que

je me plais à contrarier ses succès et que je n'ignore pas de quel poids est mon suffrage auprès d'une

trentaine de nos femmes les plus à la mode.

En effet, je l'ai empêché longtemps, parce moyen, de paraître sur ce que nous appelons le grand théâtre;
et il faisait des prodiges, sans en avoir plus de réputation. Mais l'éclat de sa triple aventure, en fixant les

yeux sur lui, lui a donné cette confiance qui lui manquait jusque-là, et l'a rendu vraiment redoutable.

C'est enfin aujourd'hui le seul homme, peut-être, que je craindrais de rencontrer sur mon chemin; et votre

intérêt à part, vous me rendrez un vrai service de lui donner quelque ridicule chemin faisant. Je le laisse

en bonnes mains; et j'ai l'espoir qu'à mon retour, ce sera un homme noyé.

Je vous promets, en revanche, de mener à bien l'aventure de votre pupille, et de m'occuper d'elle autant
que de ma belle Prude.

Celle-ci vient de m'envoyer un projet de capitulation. Toute sa Lettre annonce le désir d'être trompée. Il
est impossible d'en offrir un moyen plus commode et aussi plus usé. Elle veut que je sois son ami. Mais

moi, qui aime les méthodes nouvelles et difficiles, je ne prétends pas l'en tenir quitte à si bon marché; et

assurément je n'aurai pas pris tant de peine auprès d'elle, pour terminer par une séduction ordinaire.

Mon projet, au contraire, est qu'elle sente, qu'elle sente bien la valeur et l'étendue de chacun des
sacrifices qu'elle me fera; de ne pas la conduire si vite que le remords ne puisse la suivre; de faire expirer

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