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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

sentiments plus tendres? Je ne veux pas le croire: cette idée humiliante me révolterait, m'éloignerait de
vous sans retour. En vous offrant mon amitié, Monsieur, je vous donne tout ce qui est à moi, tout ce dont

je puis disposer. Que pouvez-vous désirer davantage? Pour me livrer à ce sentiment si doux, si bien fait

pour mon coeur, je n'attends que votre aveu; et la parole que j'exige de vous, que cette amitié suffira à

votre bonheur. J'oublierai tout ce qu'on a pu me dire; je me reposerai sur vous du soin de justifier mon

choix. Vous voyez ma franchise, elle doit vous prouver ma confiance; il ne tiendra qu'à vous de

l'augmenter encore: mais je vous préviens que le premier mot d'amour la détruit à jamais, et me rend

toutes mes craintes; que surtout il deviendra pour moi le signal d'un silence éternel vis-à-vis de vous. Si,

comme vous le dites, vous êtes revenu de vos erreurs, n'aimerez-vous pas mieux être l'objet de l'amitié

d'une femme honnête, que celui des remords d'une femme coupable? Adieu, Monsieur; vous sentez

qu'après avoir parlé ainsi je ne puis plus rien dire que vous ne m'ayez répondu.

De... ce 9 septembre 17**.

LETTRE LXVIII

LE VICOMTE DE VALMONT

À LA PRÉSIDENTE DE TOURVEL

Comment répondre, Madame, à votre dernière Lettre? Comment oser être vrai, quand ma sincérité peut
me perdre auprès de vous? N'importe, il le faut; j'en aurai le courage. Je me dis, je me répète, qu'il vaut

mieux vous mériter que vous obtenir; et dussiez-vous me refuser toujours un bonheur que je désirerai

sans cesse, il faut vous prouver au moins que mon coeur en est digne.

Quel dommage que, comme vous le dites, je sois revenu de mes erreurs! avec quels transports de joie
j'aurais lu cette même Lettre à laquelle je tremble de répondre aujourd'hui! vous m'y parlez avec

franchise, vous me témoignez de la confiance, vous m'offrez enfin votre amitié: que de biens, Madame,

et quels regrets de ne pouvoir en profiter! Pourquoi ne suis-je plus le même?

Si je l'étais en effet; si je n'avais pour vous qu'un goût ordinaire, que ce goût léger, enfant de la séduction
et du plaisir, qu'aujourd'hui pourtant on nomme amour, je me hâterais de tirer avantage de tout ce que je

pourrais obtenir. Peu délicat sur les moyens, pourvu qu'ils me procurassent le succès, j'encouragerais

votre franchise par le besoin de vous deviner; je désirerais votre confiance, dans le dessein de la trahir;

j'accepterais votre amitié dans l'espoir de l'égarer... Quoi! Madame, ce tableau vous effraie?... hé bien! il

serait pourtant tracé d'après moi, si je vous disais que je consens à n'être que votre ami...

Qui, moi! je consentirais à partager avec quelqu'un un sentiment émané de votre âme? Si jamais je vous
le dis, ne me croyez plus. De ce moment je chercherai à vous tromper; je pourrai vous désirer encore,

mais à coup sûr je ne vous aimerai plus.

Ce n'est pas que l'aimable franchise, la douce confiance, la sensible amitié, soient sans prix à mes yeux...
Mais l'amour! l'amour véritable, et tel que vous l'inspirez, en réunissant tous ces sentiments, en leur

donnant plus d'énergie, ne saurait se prêter, comme eux, à cette tranquillité, à cette froideur de l'âme, qui

permet des comparaisons, qui souffre même des préférences. Non, Madame, je ne serai point votre ami;

je vous aimerai de l'amour le plus tendre, et même le plus ardent, quoique le plus respectueux. Vous

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