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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

AU VICOMTE DE VALMONT

Vraiment, oui, je vous expliquerai le billet de Danceny. L'événement qui le lui a fait écrire est mon
ouvrage, et c'est, je crois, mon chef-d'oeuvre Je n'ai pas perdu mon temps depuis votre dernière lettre, et

j'ai dit comme l'Architecte Athénien: "Ce qu'il a dit, je le ferai." Il lui faut donc des obstacles à ce beau

Héros de Roman, et il s'endort dans la félicité! oh! qu'il s'en rapporte à moi, je lui donnerai de la besogne;

et je me trompe, ou son sommeil ne sera plus tranquille.

Il fallait bien lui apprendre le prix du temps, et je me flatte qu'à présent il regrette celui qu'il a perdu.

Il fallait, dites-vous aussi, qu'il eût besoin de plus de mystère; eh bien! ce besoin-là ne lui manquera plus.
J'ai cela de bon, moi, c'est qu'il ne faut que me faire apercevoir de mes fautes; je ne prends point de repos

que je n'aie tout réparé. Apprenez donc ce que j'ai fait.

En rentrant chez moi avant-hier matin, je lus votre Lettre; je la trouvai lumineuse. Persuadée que vous
aviez très bien indiqué la cause du mal, je ne m'occupai plus qu'à trouver le moyen de le guérir.

Je commençai pourtant par me coucher; car l'infatigable Chevalier ne m'avait pas laissée dormir un
moment, et je croyais avoir sommeil: mais point du tout; tout entière à Danceny, le désir de le tirer de son

indolence, ou de l'en punir, ne me permit pas de fermer l'oeil, et ce ne fut qu'après avoir bien concerté

mon plan, que je pus trouver deux heures de repos.

J'allai le soir même chez Madame de Volanges, et, suivant mon projet, je lui fis confidence que je me
croyais sûre qu'il existait entre sa fille et Danceny une liaison dangereuse. Cette femme, si clairvoyante

contre vous, était aveuglée au point qu'elle me répondit d'abord qu'à coup sûr je me trompais; que sa fille

était un enfant, etc. Je ne pouvais pas lui dire tout ce que j'en savais; mais je citai des regards, des propos,

dont ma vertu et mon amitié s'alarmaient. Je parlai enfin presque aussi bien qu'aurait pu faire une Dévote,

et, pour frapper le coup décisif, j'allai jusqu'à dire que je croyais avoir vu donner et recevoir une Lettre.

Cela me rappelle, ajoutai-je, qu'un jour elle ouvrit devant moi un tiroir de son secrétaire, dans lequel je

vis beaucoup de papiers, que sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous quelque correspondance

fréquente? Ici la figure de Madame de Volanges changea, et je vis quelques larmes rouler dans ses yeux.

Je vous remercie, ma digne amie, me dit-elle, en me serrant la main, je m'en éclaircirai.

Après cette conversation, trop courte pour être suspecte, je me rapprochai de la jeune personne. Je la
quittai bientôt après, pour demander à la mère de ne pas me compromettre vis-à-vis de sa fille, ce qu'elle

me promit d'autant plus volontiers, que je lui fis observer combien il serait heureux que cet enfant prît

assez de confiance en moi pour m'ouvrir son coeur et me mettre à portée de lui donner mes sages conseils.

Ce qui m'assure qu'elle tiendra sa promesse, c'est que je ne doute pas qu'elle ne veuille se faire honneur

de sa pénétration auprès de sa fille.

Je me trouvais, par là, autorisée à garder mon ton d'amitié avec la petite, sans paraître fausse aux yeux de
Madame de Volanges; ce que je voulais éviter. J'y gagnais encore d'être, par la suite, aussi longtemps et

aussi secrètement que je voudrais, avec la jeune personne, sans que la mère en prît jamais d'ombrage.

J'en profitai dès le soir même; et après ma partie finie, je chambrai la petite dans un coin, et la mis sur le
chapitre de Danceny, sur lequel elle ne tarit jamais. Je m'amusais à lui monter la tête sur le plaisir qu'elle

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