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Pierre Choderlos de Laclos - Les Liaisons dangereuses

D'abord, il m'a paru que son système était qu'une demoiselle mérite beaucoup plus de ménagements
qu'une femme, comme ayant plus à perdre. Il trouve, surtout, que rien ne peut justifier un homme de

mettre une fille dans la nécessité de l'épouser ou de vivre déshonorée, quand la fille est infiniment plus

riche que l'homme, comme dans le cas où il se trouve. La sécurité de la mère, la candeur de la fille, tout

l'intimide et l'arrête. L'embarras ne serait point de combattre ses raisonnements, quelque vrais qu'ils

soient. Avec un peu d'adresse et aidé par la passion, on les aurait bientôt détruits; d'autant qu'ils prêtent

au ridicule, et qu'on aurait pour soi l'autorité de l'usage. Mais ce qui empêche qu'il n'y ait de prise sur lui,

c'est qu'il se trouve heureux comme il est. En effet, si les premiers amours paraissent, en général, plus

honnêtes, et comme on dit plus purs; s'ils sont au moins plus lents dans leur marche, ce n'est pas, comme

on le pense, délicatesse ou timidité, c'est que le coeur, étonné par un sentiment inconnu, s'arrête pour ainsi

dire à chaque pas, pour jouir du charme qu'il éprouve, et que ce charme est si puissant sur un coeur neuf,

qu'il l'occupe au point de lui faire oublier tout autre plaisir. Cela est si vrai, qu'un libertin amoureux, si un

libertin peut l'être, devient de ce moment même moins pressé de jouir; et qu'enfin, entre la conduite de

Danceny avec la petite Volanges, et la mienne avec la prude Madame de Tourvel, il n'y a que la

différence du plus au moins.

Il aurait fallu, pour échauffer notre jeune homme, plus d'obstacles qu'il n'en a rencontré; surtout qu'il eût
eu besoin de plus de mystère, car le mystère mène à l'audace. Je ne suis pas éloigné de croire que vous

nous avez nui en le servant si bien; votre conduite eût été excellente avec un homme usagé, qui n'eût eu

que des désirs: mais vous auriez pu prévoir que pour un homme jeune, honnête et amoureux, le plus

grand prix des faveurs est d'être la preuve de l'amour; et que par conséquent, plus il serait sûr d'être aimé,

moins il serait entreprenant.

Que faire à présent? Je n'en sais rien; mais je n'espère pas que la petite soit prise avant le mariage, et nous
en serons pour nos frais; j'en suis fâché, mais je n'y vois pas de remède.

Pendant que je disserte ici, vous faites mieux avec votre Chevalier. Cela me fait songer que vous m'avez
promis une infidélité en ma faveur, j'en ai votre promesse par écrit et je ne veux pas en faire un billet de

la Châtre. Je conviens que l'échéance n'est pas encore arrivée: mais il serait généreux à vous de ne pas

l'attendre; et de mon côté, je vous tiendrais compte des intérêts. Qu'en dites-vous, ma belle amie? est-ce

que vous n'êtes pas fatiguée de votre constance? Ce Chevalier est donc bien merveilleux? Oh!

laissez-moi faire; je veux vous forcer de convenir que si vous lui avez trouvé quelque mérite, c'est que

vous m'aviez oublié.

Adieu, ma belle amie; je vous embrasse comme je vous désire; je défie tous les baisers du Chevalier
d'avoir autant d'ardeur.

De... ce 5 septembre 17**.

LETTRE LVIII

LE VICOMTE DE VALMONT

À LA PRÉSIDENTE DE TOURVEL

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